Désirs indestructibles

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Agusti Centelles, Jeux d’enfants à Montjuic, Barcelone, 1936, Salamanque, Centro Documental de la Memoria Historica

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Jean Vigo, Zéro de conduite, 1933

Quelques jours après la sortie en librairie des deux premiers volumes d’une Histoire des émotions coordonnée par Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine et Georges Vigarello (Seuil) paraît le catalogue de l’exposition Soulèvements pensée et organisée au Jeu de Paume à Paris par Georges Didi-Huberman.

Tous ces travaux le postulent, l’examen de l’intellect et de l’écrit, rationnels et construits, ne suffisent pas à écrire l’Histoire. Celle-ci est en effet mise en branle par le corps, par les corps plutôt, et par les affects et les émotions qui les animent. C’est particulièrement le cas durant les périodes révolutionnaires.

« Comme l’étymologie du mot revolvere (ramener, revenir) le rappelle, la révolution est vécue dans un sentiment paroxystique d’être en permanence « ému », c’est-à-dire « mis en mouvement », déplacé, « transporté », dans une étourdissante instabilité. » (« Émotions politiques : la Révolution française » par Guillaume Mazeau dans le 2e volume de l’Histoire des émotions, p. 103).

Cette physiologie de l’instabilité et du mouvement insurrectionnels fait l’objet de la proposition de Georges Didi-Huberman. Pour ce dernier, il s’agit, à travers de nombreux exemples issus de l’histoire de l’art, du cinéma, de la presse et du cinéma, d’établir une chronologie du soulèvement en le considérant comme indissociablement lié au corps. L’exposition (et le catalogue) est ainsi organisée en cinq parties correspondant à autant d’étapes du soulèvement vécues et exprimées par le(s) corps : « Par éléments (déchaînés) », « Par gestes (intenses) », « Par mots (exclamés) », « Par conflits (embrasés) », « Par désirs (indestructibles) ».

Considérer le corps et les émotions dans une telle perspective est primordial à une époque où le discours se vide de sens, où la parole publique est la plupart du temps fausse et opportune. On sent bien que de toutes parts les coutures de la rationalité, du primat du rationnel craquellent. La culture occidentale, qui s’est longtemps efforcée de dissocier physicalité et intériorité au profit de la seconde, voit peut-être revenir ce corps refoulé, avec la révolution et le soulèvement comme symptômes. Peut-être est-il temps, contre Descartes, pour être et si possible se soulever, de penser, mais aussi de ressentir.

A cette fin, le désir est primordial et comme l’a bien senti Didi-Huberman, ce sentiment est indestructible :

« Par désirs (indestructibles)

Mais la puissance survit au pouvoir. Freud disait du désir qu’il est indestructible. Même ceux qui se savent condamnés – dans les camps, dans les prisons – cherchent tous les moyens pour transmettre un témoignage, un appel. Ce que Joan Miro évoqua dans une série d’œuvres intitulée L’Espoir du condamné à mort, en hommage à l’étudiant anarchiste Salvator Puig i Antich exécuté par le régime franquiste en 1974.

Un soulèvement peut se terminer dans les larmes des mères sur le corps de leurs enfants morts. Mais ces larmes ne sont pas que d’accablement : elles peuvent encore se donner comme puissances de soulèvement, comme dans ces « marches de résistance » des mères et des grand-mères à Buenos Aires. Ce sont nos propres enfants qui se soulèvent : Zéro de conduite ! Antigone n’était-elle pas presque une enfant ? Que ce soit dans les forêts du Chiapas, à la frontière gréco-macédonienne, quelque part en Chine, en Égypte, à Gaza ou dans le jungle des réseaux informatiques pensés comme une vox populi, il y aura toujours des enfants pour faire le mur. »

Georges Didi-Huberman, introduction à la cinquième et dernière partie de l’exposition, p. 255.

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