Lettre au dernier Grand Pingouin

1024px-pinguinusimpennusIllustration de deux Grands Pingouins par John James Audubon (The Birds of America, 1827-1838)

pingouin-oeufs

Collection Walter Rothschild, constituée en 1899 (Londres, Natural History Museum)

Au début de sa Lettre au dernier grand pingouin qu’il vient de publier aux éditions Verticales, l’écrivain Jean-Luc Porquet le constate amèrement en s’adressant à l’oiseau disparu depuis le 19e siècle : « Il faut se rendre à l’évidence : tu ne nous manques pas. Seule une poignée de rêveurs reste hantée par ta disparition. Que pèsent-ils, face aux 7 milliards d’humains qui n’ont jamais entendu parler de toi ? Presque deux siècles après ton anéantissement, tu n’es même plus le souvenir d’un souvenir. » (p. 35).

C’est donc en tant que rêveur que l’auteur entreprend de tracer la geste qui a mené cette espèce à la disparition. En s’adressant à l’oiseau qui n’est plus, en l’assaillant de questions, qui resteront sans réponse, mais aussi en évoquant l’Histoire, sa marche inexorable qui rend inaudible l’extinction de l’animal, mais aussi ses acteurs (explorateurs, scientifiques, marins et autres) qui croisent la route de ce dernier.

Un écrivain rêveur qui documente une perte, qui écrit un tombeau certes, mais qui ne s’empêche pas de grincer des dents et de serrer les poings. Car le cas du Grand Pingouin n’est que l’avant-garde de ce que l’on nomme désormais la 6e extinction. On rappellera ainsi que le taux d’extinction des espèces vivantes serait actuellement 1000 fois plus élevé que le taux moyen observé à travers l’évolution de la terre. La force du texte de Jean-Luc Porquet, en convoquant notamment les lucioles de Didi-Huberman (et ce n’est pas rien), est d’avoir su rendre littéraire et brûlant un tel drame, objet d’un déni pourtant généralisé.

Extrait (pp.72-73) :

« La reine Victoria trônait. L’Empire britannique dominait le monde. La révolution industrielle atteignait son apogée. Des fortunes colossales s’édifiaient. A la fin du XIXe siècle, au Royaume-Uni, la chasse aux œufs de grand pingouin était devenue un sport national. Tout le monde savait alors l’espèce disparue, et le nombre d’œufs en circulation très faible – il n’atteignit jamais la centaine… Cette extrême rareté affolait les collectionneurs, qui se les arrachaient, les vendaient et revendaient à prix d’or, dressaient interminablement des listes de ces œufs, avec leur pedigree, le nom de leurs propriétaires successifs, les circonstances de leur découverte. Ils fouinaient frénétiquement dans les collections des musées dans l’espoir d’en dénicher un inédit. L’oeuf de pingouin était signe extérieur de pouvoir et de richesse. Le docteur Jack Gibson se vantait d’en posséder 8. Robert Champley en avait 9. Personne ne réussit jamais à battre le capitaine Vivian Hewitt, le plus formidable collectionneur d’œufs de grand pingouin au monde, qui en eut pas moins de 13. On se racontait sans cesse, avec des variantes, des enjolivements, des ajouts, la fabuleuse histoire de l’œuf de Yarrell. Bien avant que la disparition du grand pingouin soit avérée, aux alentours de 1815, on ne sait pas la date exacte, Yarell était tombé en arrêt devant la vitrine d’une petite boutique à Paris, ou peut-être à Boulogne-sur-Mer. Parmi des œufs banals se trouvait un œuf de grand pingouin. Yarrell avait demandé leur prix au marchand. Un franc pour les petits, mais pour le gros, ce sera deux francs, avait répondu le marchand qui ne savait visiblement pas qu’il bradait ainsi un trésor. Yarrell l’avait acheté… Deux francs cette rareté inouïe ! Ça faisait rêver.

On calculait. On spéculait. On posait fièrement avec sa collection devant le photographe. On demandait à des peintres de leur dresser fidèlement le portrait. Il est vrai que l’œuf de grand pingouin a fière allure, avec ses 12 centimètres de long, son bel ovale si pâle, et surtout, ces merveilleuses petites taches foncées dont il est constellé, qui tiennent du graffiti, de la patte de mouche, de l’écriture martienne, dont on jurerait qu’elles sont l’œuvre d’Henri Michaux un jour de grande mescaline.

Aujourd’hui, tout le monde a oublié la mode so chic de l’œuf de grand pingouin. En 2013 à Drouot, un moulage d’œuf a été adjugé 1000 euros, ce qui n’est rien en comparaison des sommes colossales qu’il valait aux alentours de 1900. Ces promesses de vie figées pour l’éternité, ces petits cercueils à jamais muets sont retournés sagement derrière les vitrines des musées. Sans doute les époussette-t-on, parfois. »

 

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