« Je trouve beau ce », la déforestation et quelques mythes

la_jument_urineLa Grand Jument portant Gargantua, et urinant sur ses ennemis. Gravure sur acier anonyme, 1840.

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Revu récemment, « Le temps des grâces » (2009) de Dominique Marchais n’a rien perdu de son acuité pour interroger avec subtilité nos « sombres temps » en termes d’usage de l’espace et d’alimentation. Depuis sa sortie en effet, quantité de films parlant d’agriculture et d’écologie ont paru pour exposer un discours simpliste et « positif » dans une forme évoquant plus la publicité que le cinéma documentaire dans ce qu’il a de plus noble (et humble ce qui pourrait paraître paradoxal) lorsqu’il évoque les campagnes (Raymond Depardon, Jean-Jacques Andrien, Georges Rouquier, Mario Ruspoli…).

Surtout, cette nouvelle vision permet de retrouver l’écrivain Pierre Bergounioux, avec sa langue rugueuse et riche de strates évoquant au sens propre comme au figuré cette terre, celle de nos campagnes et de nos enfances perdues, qu’il décrit si bien. Au détour de circonvolutions autour du sentiment de perte que lui évoque l’agriculture d’antan, l’auteur évoque un passage extrêmement intéressant du Gargantua (1535) de Rabelais, au chapitre 16. Dans l’extrait qu’on peut lire ci-dessous, il est question d’un voyage du géant dans la région d’Orléans, de son passage dans une forêt infestée de mouches et de frelons attaquant sa « Grant Jument » et de la manière dont cette dernière se défendit de ceux-ci en battant de la queue. Le texte précise alors que la jument « si bien s’escarmouschant les esmouscha » et (…) « qu’elle en abatyt tout le boys, à tords, à travers, decza, dela, par cy, par la, de lon, de large, dessuz, dessoubz, abatoyt boys comme un fauscheur faict d’herbes. En sorte que depuis n’y eut ne boys ne freslons. »

Le pays ainsi déboisé par la jument se transforme en campagne ce qui entraîne l’admiration de Gargantua qui s’exclame « Je trouve beau ce ». Cette phrase serait selon Rabelais l’origine du nom de cette région de France, la Beauce, caractérisée par son paysage dévolu à l’agriculture. Évidemment, au-delà de l’aspect anecdotique de cet extrait, ce qui interpelle, c’est le sentiment esthétique qui étreint Gargantua lorsque la forêt est déboisée pour laisser place à « l’ordre » de la campagne.

Cet extrait est représentatif d’un imaginaire bien ancré en Occident. La forêt serait un lieu « sauvage » qu’il faudrait domestiquer. C’est d’ailleurs ce qu’il se passe depuis au moins le Néolithique où sous l’action de la sédentarisation, l’élevage et l’agriculture, la couverture forestière a commencé à être largement modifiée par les activités humaines. Lieu sauvage, oui mais. En effet, si on lit bien ce que je viens d’écrire et qu’on tient compte de l’évolution des paysages dans nos régions depuis le Paléolithique, on constate que l’homme moderne a d’abord vécu durant de nombreux millénaires dans un paysage de steppes ne présentant pas de forêts telles qu’on se les représente généralement. Le mythe de la « forêt originelle » est donc totalement faux puisque durant des dizaines de milliers d’années, l’homme vivait en Europe avant que la forêt y apparaisse (bien qu’il y ait eu des forêts sur le continent à des périodes antédiluviennes) ! Sans compter que sous l’influence du climat changeant, la « forêt » a varié en étendue et en essences devant les yeux des hommes occupés à nomadiser tranquillement.

Dans le contexte européen, la forêt a donc été « travaillée » par l’homme (pas partout, pas tout le temps) dès son apparition (et de là à « naturaliser » la déforestation, il y aurait bien plus qu’un pas à faire, et probablement dans la mauvaise direction). Il reste que dans les croyances, la forêt a depuis l’Antiquité été considérée comme le lieu du sauvage, en opposition à la culture et la cité. Pour en revenir à Rabelais, on doit tout de même souligner une intensification des pratiques de domestication et de déforestation durant les siècles qui précèdent l’écriture du Gargantua. Satiriste et libre-penseur, Rabelais n’en est pas moins un homme de son temps, considérant comme des générations d’ecclésiastiques avant lui que le déboisement est une victoire du civilisé et de la lumière de Dieu sur le sauvage forestier (il est également possible que Rabelais envisage la déforestation et son admiration par le géant avec un regard ironique, en relation avec les conflits sociaux de l’époque liés à l’usage des bois, voir l’article suivant). Dans une perspective laïque, ces déforestations permettaient par ailleurs une extension des terres à ensemencer, une augmentation de la densité d’habitat (et partant de la perception de taxes) et l’établissement d’un réseau de circulation propice à un meilleur contrôle par les pouvoirs centraux.

La déforestation massive enregistrée entre le 11e et le 15e siècles a par ailleurs entraîné de nombreux conflits liés notamment à l’usage du bois de chauffe et à la nécessité de garder la mainmise sur une matière première, le bois, utile (indispensable) à la construction, à la guerre et au commerce. On assiste dès lors à de véritables phénomènes de « ségrégation spatiale » et de privatisation de la forêt. On en vient même à se demander dès le 16e siècle si les bois n’allaient pas disparaître. Ce contexte de pénurie forestière qui a fait couler beaucoup d’encre jusqu’au 20e siècle est à nuancer. Il restait en effet de nombreux massifs forestiers isolés (sans pour autant être « originels »), en dehors des voies de communication empruntées par les hommes.

Gargantua et sa jument, en déforestant la Beauce, font donc œuvre de civilisation et humanisent le territoire. Dans le même temps, ces deux héros créent un paysage, et ce à l’époque où les peintres commencent à envisager le paysage comme une entité digne d’autonomie. Ce n’est probablement pas un hasard… Pour conclure ce trop bref aperçu d’une matière passionnante amorcé par un film et un coup de queue de jument sur des frelons, on ne peut qu’encourager quiconque s’intéresse à ces sujets à se plonger dans la synthèse de Martine Chalvet qui a inspiré ces notes : Une histoire de la forêt (Seuil, 2011). Dans un contexte de raréfaction des énergies fossiles, il n’est pas improbable que la forêt, depuis quelques années un peu oubliée et dévolue au jogging, à la promenade, à la chasse et à la conservation de la nature,  redevienne un enjeu politique et écologique majeur, ainsi qu’un objet crucial de l’imaginaire collectif. S’informer sur la manière dont les sociétés du passé ont tour à tour envisagé, rêvé, géré, combattu et admiré la forêt n’est probablement pas une perte de temps, tout comme l’affutâge de sa hache, à toutes fins utiles…

Extrait du chapitre 16 de Gargantua :

« Ainsi ioyeusement passerent leur grand chemin : et tousiours grand chere : iusques au dessus de Orleans. On quel lieu estoyt une ample forest de la longueur de trente et cinq lieues & de largeur dix & sept ou environ. Icelle estoyt horriblement fertile & copieuse en mousches bovines & freslons : en sorte que c’estoyt une vraye briguanderye pour les paouvres iumens, asnes, & chevaulx. Mais la iument de Gargantua vengea honestement tous les oultrages en ycelle perpetrées sur les bestes de son espece, par un tour, du quel ne se doubtoient mie. Car soubdain quilz feurent entrez en la dicte forest : et que les freslons luy eurent livré l’assault, elle desguaina sa queue : et si bien s’escarmouschant les esmouscha, qu’elle en abatyt tout le boys, à tords, à travers, decza, dela, par cy, par la, de lon, de large, dessuz, dessoubz, abatoyt boys comme un fauscheur faict d’herbes. En sorte que depuis n’y eut ne boys ne freslons. Mais feut tout le pays reduict en campaigne. Quoy voyant Gargantua, y print plaisir bien grand, sans aultrement s’en vanter Et dist à ses gens. Je trouve beau ce. Dont fut depuis appelle ce pays la Beauce. »

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