Se souvenir d’oublier

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Projet de Michael Brill et Safdar Abidi pour illustrer une borne d’avertissement

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Idem ci-dessus

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Edvard Munch, Le Cri, 1893, Oslo, Musée Munch

Peu de films donnent le vertige comme Into Eternity (2010) du Danois Michael Madsen. Dans ce documentaire aux fausses allures de science-fiction (par ses choix formels, ses décors presqu’irréels et ses musiques ultra référencées), il est en effet question de la « gestion » des déchets nucléaires au sein du complexe d’Onkalo en Finlande. Le vertige trouve son origine non seulement dans la dangerosité des matériaux à stocker, mais aussi dans la dimension temporelle à envisager. On estime en effet à 100000 ans l’activité radioactive de ces déchets. Et les « experts » devraient trouver des solutions afin d’éviter de sérieux problèmes aux futures générations.

Cent mille ans ! Comment alerter les hommes et/ou les créatures sur le point de découvrir ces stocks de déchets dans plusieurs dizaines de milliers d’années ? Quels seront les langues et/ou les modes de communication utilisés ? Faut-il seulement tenter d’avertir ou au contraire, vaut-il mieux essayer de cacher la zone dangereuse en postulant l’improbabilité de sa découverte ? Deux écoles s’affrontent ainsi : ceux qui encouragent à « se souvenir d’oublier » le lieu de stockage et ceux qui réfléchissent à une manière d’avertir nos lointains héritiers. Dans ce dernier cas, il s’agirait d’installer des bornes ornées de signes et/ou d’images censées illustrer l’extrême dangerosité du site et la nécessité de ne point y accéder. Ce sont par exemple les projets que l’on voit ci-dessus, des paysages inquiétants et hostiles, mais c’est également le fameux « Cri » d’Edvard Munch, en tant que symbole universel d’effroi. J’avoue être assez dubitatif (et comme le montre le film, je ne suis pas le seul à douter) quant à cette prétendue universalité, surtout à l’échelle temporelle évoquée. Par ailleurs, comment assurer l’intégrité de ces bornes si on considère l’évolution du paysage, les tremblements de terre, les éventuelles guerres… ? Autre solution préconisée par cette seconde école : la constitution d’archives qui seraient transmises de génération en génération, chaque fois en adoptant les supports et les modes communication adaptés. Mais il faut alors imaginer une structure efficace durant 3000 générations…

Autant dire que ce film, et ce malgré la jubilation étrange qu’il procure, ne porte pas à l’optimisme. En effet, les solutions proposées par les scientifiques ne sont qu’un cache-misère face à un drame presque cosmique. En adoptant cette énergie nucléaire miraculeuse, l’homme a généré des déchets ingérables qui le placent comme rarement face à l’incontrôlable, à l’invérifiable, à l’incommensurable. Sans compter que le film ne s’intéresse qu’au site de stockage d’Onkalo et que des déchets nucléaires sont produits partout dans le monde, et stockés rarement comme tentent de le faire les experts finlandais. On en vient également à imaginer un scénario de descente énergétique, qui serait le bienvenu pour toute une série d’aspects. Mais qu’en serait-il alors de la gestion de ces tonnes de déchets nucléaires ? Avec quelle énergie, avec quel personnel, avec quels procédures infaillibles ? Il y a de quoi avoir froid dans le dos…

Toutes ces questions auxquelles les experts du film se trouvent confrontés avec embarras évoquent un aspect important de notre rapport au monde – qu’il est bon de se rappeler de temps à autre – : la finitude de nos aptitudes techniques, cognitives, politiques et morales. Non, la science et la technique qui sont toujours historiquement datées et socialement construites n’ont pas réponse à tout. « Face à des systèmes complexes, l’incertitude croît en même temps que nos connaissances, au point que l’évolution de ces systèmes nous échappe en grande partie, voire en totalité. » Et tous les problèmes ne trouvent pas et ne trouveront peut-être jamais de solutions. Penser le contraire relève de la foi irrationnelle, voire stupide si on considère, dans le domaine qui nous intéresse ici, les catastrophes de Tchernobyl, Fukushima… et celles à venir. Que faudrait-il faire ? Stocker au mieux les déchets existants, arrêter la production de ces derniers et croiser les doigts. Espérons qu’un jour, nos successeurs ne se contenteront pas, en pensant à nous et à notre confiance imbécile, de se souvenir d’oublier…

Sur la durée de radioactivité des déchets nucléaires, je me suis contenté de reprendre les données présentées par le film. Il existe bien entendu toute une littérature abordant ces problèmes. On peut cependant préciser que la durée de vie de ces déchets varie selon leurs composantes pour atteindre, selon certains auteurs, plusieurs millions d’années.

Ici, on lira avec profit un entretien avec Michael Madsen.

Pour la notion de finitude et la citation ci-dessus en dernier paragraphe, je vous renvoie au très bel article consacré par Dominique Bourg et Alain Papaux à la notion d’ « anthropologie de la finitude » dans le Dictionnaire de la pensée écologique (PUF, 2015).

Into Eternity a été diffusé récemment sur l’indispensable plateforme Tënk, consacrée au cinéma documentaire d’auteur.

Ici, toutes les infos sur Yucca Mountain de John d’Agata (Zones sensibles, 2012), récit éblouissant abordant des questions similaires à celles du film.

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