Racontez des histoires. Chantez encore.

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Extrait des Chroniques altermondialistes. Tisser la toile du soulèvement global de Starhawk (Cambourakis, 2016, pp. 47-51)

« Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

Mercredi 1er décembre : deuxième jour de l’action OMC

Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l’aube, dans l’obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n’avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.

Longez les rues sombres jusqu’au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d’hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d’autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l’esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l’eau que vous avez avant qu’on vous les confisque. Accueillez les nouvelles venues avec des chansons, chantez votre résistance : « Nous voulons nos avocat-e-s, et tout de suite / Ils et elles sont là, derrière la porte / Nous voulons nos avocat-e-s, et tout de suite / Ou alors nous allons continuer à chanter ! » Si, se puede ! » Ou, c’est possible, cela peut être fait. »
S’ils tentent de venir chercher l’une d’entre vous, placez votre corps sur le sien. Empilez vous sur elle. Aucune importance s’ils vous tirent par les cheveux, s’ils vous menacent de plus de violence. Chaque fois que vous agissez, vous devenez plus forte.
Finalement, le moment viendra où vous franchirez la deuxième porte de cette initiation. A chacune des portes, une nouvelle couche de votre Soi ancien est arrachée. Maintenant, ils prennent votre veste ou votre manteau, votre sac, votre nourriture, tout ce qu’il y a dans vos poches, vos lacets. Quoi qu’ils fassent pour vous intimider, ne donnez pas votre nom.
Votre défi est de marcher fièrement, enchaînée, les poignets et les chevilles menottées, une chaîne autour de la taille.
Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l’épuisement à distance. Faites ce que vous pouvez pour soulager la femme au nez cassé et aux dents branlantes qu’un flic en civil a attaquée par-derrière alors qu’elle était devant un café. Saluez comme des sœurs la femme qui a été arrêtée parce qu’elle se battait avec sa mère ou celle qui a été rattrapée au tournant pour un vieux délit. Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
Inanna descend dans le monde souterrain. Maintenant ils vont vous arracher les dernières couches de votre individualité. Ils prennent vos vêtements, vous distribuent à toutes des pantalons et des chemises bleues identiques, des sandales blanches en plastique, des sous-vêtements de la même taille pour toutes, et le même nom : Jeanne OMC. Votre défi, enfermée dans une petite boîte de béton, est de rire, de lancer un défilé de mode. Et lorsqu’ils vous emmèneront et vous enfermeront seule ou à deux dans une minuscule cellule de béton étouffante, votre défi est de ne pas désespérer et de ne pas rompre le contact.
Prenez le soin de respirer. Souvenez-vous que chaque molécule d’oxygène qui trouve son chemin à travers ces murs de béton est un cadeau des ancêtres. Ils et elles sont avec nous. Fermez les yeux et vous les verrez s’amasser en rivières qui croissent et enflent, faisant irruption à travers le béton, brisant les murs.
Le matin apporte un petit soulagement. Dans la pièce de jour, vous renouez contact avec vos sœurs. On vous offrira du porridge visqueux, du pain sec, de l’eau teintée de café – la première nourriture que vous aurez reçue depuis vingt-quatre heures et bien que ce soit à peu près immangeable, avalez-la.
Vous passez la journée enfermée avec cinquante femmes dans une autre salle en béton dénuée d’aération, attendant l’inculpation. Votre défi, maintenant, est de chevaucher les vagues d’énergie qui parcourent cette salle étouffante. Un chant murmuré devient une danse, devient un cercle, devient un cône de pouvoir. Une rencontre devient un cercle, devient un chant. Un chant est interrompu par une menace des gardiens et devient une rencontre. Vous exigez de voir vos avocat-e-s en groupe. Le gardien dit que c’est impossible, que ça n’a jamais été fait, que ça ne peut pas se faire. Votre défi est de ne pas le croire.  » Si, se puede ! »
Vagues de joie, vagues de désespoir. C’est pour cela que vous avez appris la magie, pour chevaucher ces courants, pour nourrir l’esprit, pour faire venir nos allié-e-s maintenant. Les heures passent. Racontez des histoires. Chantez encore. Ne prolongez pas vos rencontres jusqu’à l’épuisement – jouez, dansez. Chaque fois que vous vous sentez sombrer, une nouvelle arrivera qui vous fera remonter à la surface. Il y a des manifestations à Londres, à Cuba. Le syndicat des dockers a bloqué la côte Ouest. Des manifestant-e-s font le siège des prisons.
Vous êtes le véhicule d’un esprit plus vaste, qui monte et monte. Quelque chose de nouveau est en train de naître ici, quelque chose qui ne s’apaisera pas, qui ne se dissipera pas après la fin du week-end. Votre défi est d’être une accoucheuse. A la fin de la journée, enfermée jusqu’au terme des manifestations au-dehors, dansez la danse spirale. elle se lève, elle se lève, la Terre se lève ; elle change, elle change, la marée change.
Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n’y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l’école ou le programme de télévision. Vous saurez qu’à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. Souvenez-vous de votre pouvoir, faites appel aux éléments qui existent dans votre corps même si cet endroit est conçu pour les neutraliser. Votre compagne de cellule masse vos pieds, vous rafraîchit avec un linge humide. L’air est pesant, mais le feu en vous avive un feu plus profond. Fermez les yeux. Un lac de lumière brûlante monte, fait céder le béton. Des toiles se tissent, l’herbe disloque le ciment. Des structures qui semblaient invincibles s’écroulent.  » Si, se puede ! »
Initiation. Non pas un accomplissement mais un commencement. »
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