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Ce mercredi 29 mars, Donna Haraway sera présente à l’ULB pour une présentation de son livre Staying with the trouble. Making Kin in the Chthulucene, et des échanges avec le public. Plus d’infos à propos de cette journée organisée par le Groupe d’études constructivistes et le groupe « Pragmatiques de la terre » ici.

Par ailleurs, les jeudi 30 et vendredi 31, la philosophe « compost-iste » sera également présente au Palais des Beaux-Arts (Bozar) pour trois rencontres (lecture, discussion, échanges et projection de films dont Donna Haraway: Story Telling for Earthly Survival de Fabrizio Terranova, 2016). Plus d’infos ici.

A cette occasion, voici ci-dessous un extrait du quatrième chapitre de Staying with the trouble, traduit de l’anglais par Frédéric Neyrat et publié dans le dernier numéro – indispensable – de la reve multitudes, à l’occasion d’un dossier passionnant consacré aux Matières pensantes. L’article, dont la lecture m’a inspiré une joie profonde, s’intitule Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents.

« A l’heure actuelle, la Terre est pleine de réfugiés, humain ou pas, sans refuge.

Donc, je pense que trouver un grand nouveau nom, en fait plus d’un, se justifie – comme Anthropocène, Plantationocène, et Capitalocène (un terme d’Andreas Malm et de Jason Moore avant d’être aussi le mien). J’insiste aussi sur le fait que nous avons besoin d’un nom bon pour les forces et pouvoirs sym-chthoniens des dynamismes en cours dont les peuples humains font partie. Peut-être, mais seulement peut-être et seulement sous condition d’un intense engagement, d’un travail collaboratif et de jeux avec d’autres Habitants de la Terre, l’épanouissement de riches assemblages multispécifiques incluant les personnes humaines sera possible. Passé, présent, et à venir, j’appelle tout cela le Chthulucène. Les espaces-temps réels et possibles du Chthulucène ne se réfèrent pas au monstre mysogine et raciste de l’écrivain de SF H.P. Lovecraft nommé Cthulhu (notez la différence d’orthographe), mais plutôt aux pouvoirs divers de la terre à l’échelle tentaculaire, à ses forces comme aux choses rassemblées sous les noms de Naga, Gaïa, Tangaroa (survie d’un Papa Plein-d’Eau éclaté); Terra, Haniyasu-hime, Spider Woman, Pachamama, Oya, Gorgo, Raven, A’akuluujjusi, et beaucoup d’autres. « Mon » Chthulucène, même encombré de termes Grecs, enchevêtre une myriade de temporalités et de spatialités, d’entités-en-assemblages intra-actives – incluant le plus-qu’humain, l’autre-qu’humain, l’inhumain, et l’humain-comme-humus. Même restitués dans un texte américain de langue anglaise-américaine comme celui-ci, Naga, Gaïa, Tangaroa, Méduse, Spider Woman, et tous leurs proches (kin) sont quelques-unes des plusieurs milliers de noms propres à une veine de SF que Lovecraft ne pouvait pas même imaginer – à savoir, les nappes de fabulation spéculative, le féminisme spéculatif, la science-fiction, et la factualité scientifique. Quelles histoires racontent des histoires, quels concepts pensent les concepts, voilà qui importe. Quelles figures figurent les figures, quels systèmes systématisent les systèmes – mathématiquement, visuellement et narrativement – c’est cela qui est important.

Tous ces milliers de noms sont trop grands et trop petits ; toutes les histoires sont trop grandes et trop petites. Comme Jim Clifford me l’a appris, nous avons besoin d’histoires (et de théories) qui sont juste assez grandes pour accueillir les complexités et maintenir – avides de surprises – les frontières ouvertes pour de nouvelles ou d’anciennes connections. En tant que créatures mortelles, une façon de bien vivre et de bien mourir dans le Chthulucène consiste à unir ses forces pour reconstituer les refuges, pour rendre possible un rétablissement partiel et robuste, une recomposition biologico-politico-technologico-culturelle apte à inclure le deuil des pertes irréversibles. (…) Il y a tellement de pertes déjà, et il y en aura beaucoup plus. Le renouvellement d’un épanouissement générateur ne peut pas se développer à partir des mythes d’immortalité ou de l’échec du devenir-avec les morts et ce qui s’est éteint. Il y a beaucoup de travail pour le Porte-parole des Morts d’Orson Scott Card. Et encore plus pour la création de mondes qu’Ursula LeGuin relate dans La vallée de l’éternel retour.

(…) Le Chthulucène a besoin d’au moins un slogan (bien sûr, plus d’un) ; bien que toujours prête à crier « Cyborgs pour la Survie Terrestre », « Cours vite, Mords Fort », et « Tais-toi et Entraîne-toi », je propose « Faites des parents pas des Bébés ! » (Make Kin Not Babies) Faire des parents/des proches (kin) est peut-etre la partie la plus difficile et la plus urgente. (…) Faire des parents et faire un type – comme catégorie, soin, parents sans liens de naissance, parents latéraux, et beaucoup d’autres échos encore – étire l’imagination et peut changer notre vision des choses. »

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