Rappelez-vous que vous êtes aussi des proies

chasseàl'ours

D’après Jan van der Straet, La chasse à l’ours, 1580, gravure de la série Venationes Ferarum, Avium, Piscium publiée par Philips Galle, tirage conservé à New York, Metropolitan Museum of Art

Dans un certain pays pourtant associé à la notion de wilderness, il est désormais autorisé de chasser les « grands prédateurs », loups et ours, jusque dans leurs tanières, et de les tirer à partir d’avions et d’hélicoptères. Plus près de nous, en France, les débats autour de la présence du loup, de sa progression et de l’éventuelle limitation de ses effectifs n’en finissent pas.

L’enjeu ici n’est pas de souligner à nouveau l’importance écologique de ces animaux, leur beauté et leur persistance dans nos imaginaires. Il ne s’agit pas non plus de rappeler le principe de diversité, aussi bien en termes de biodiversité que de cultures humaines et animales, principe qu’on souhaiterait infléchissable et inaliénable, d’autant plus en ces temps d’extinction et d’uniformisation. Non, on souhaiterait plutôt évoquer la manière dont la présence de ces animaux dans les bois nous affecte et contribue à bousculer notre ontologie, définie sinon par la supériorité sur le reste du vivant. Un magnifique article, Un seul ours debout, publié par le philosophe, diplomate et pisteur Baptiste Morizot dans l’indispensable revue Billebaude, qui consacre son numéro 9 à l’ours, nous servira de guide pour cette évocation.

Plusieurs fois lors de randonnées en forêt, je me suis fait la réflexion qu’au-delà des tiques, de l’orage et d’éventuels semblables hostiles, je n’éprouvais guère le sentiment de la « peur », tout au plus un léger frisson à l’idée de me retrouver seul, face à moi-même et à mes ruminations. Il n’y a plus de grands prédateurs dans nos bois, et si le loup passe tout de même à proximité, nul doute qu’il se fasse discret. Dans nos régions, le temps du loup et de ses attaques sur l’homme semble – jusqu’à preuve du contraire – révolu (pour une approche historique des conflits entre l’homme et le loup, voir notamment les travaux de Jean-Marc Moriceau). Cette tranquillité d’esprit sylvestre n’est pas une norme. Dans d’autres parties du monde, les grands mammifères, ours, grizzlis et loups, peuvent encore être croisés au détour des pistes et des sentiers.

C’est de marches solitaires dans un tel contexte, au nord-ouest de Yellowstone, que Baptiste Morizot tire son récit. Dans cette enquête où le corps et l’esprit sont éprouvés par un risque réel (l’auteur nous explique que quelques semaines après son passage, un médecin urgentiste s’est fait attaquer et dévorer par un vieux grizzli là où lui-même a randonné), le philosophe-pisteur cherche à donner du sens à ce sentiment de la peur provoqué par ses rencontres avec des ours et des grizzlis.

Il convoque ainsi le motif romantique de la « mise à l’épreuve de la bravoure masculine » par le biais du combat avec l’ours. Cette vision, basée sur l’idée d’affrontement, n’est pas univoque. Dans l’imaginaire occidental, l’ours est également un animal « amical, figure pataude et bon vivant incarné dans les histoires enfantines, dont la grande taille et le poids massif ne sont plus des motifs de crainte, mais des occasions de maladresse qui prêtent à rire ». Aucune de ses deux visions n’est à même de rendre compte d’un rapport à in(ou re)staurer avec le vivant. « D’un côté, le mythe despotique qui stipule qu’il faut vaincre la nature pour la civiliser ; de l’autre, une écologie arcadienne qui rêve d’une nature sans hostilité. »

Baptiste Morizot évoque alors d’autres modalités, d’autres critères stylistiques de la rencontre : « l’intelligence diplomatique » et le « savoir-faire sauvage ».

Voici, dans un plus long extrait, comment il décrit cette intelligence diplomatique, concept au cœur de son travail de « lupologie » si on considère le titre de son ouvrage, essentiel, Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016). On constatera qu’il a recours à la notion de décentrement, outil crucial que l’on a déjà vu utilisé avec bonheur par de nombreux anthropologues et des historiens tels que Romain Bertrand et Patrick Boucheron.

« (…) aller à la rencontre des autres vivants avec si peu de crainte que l’agression violente, qui n’est que le masque de la peur, se dissolve et laisse place à une intelligence diplomatique. C’est le courage diplomatique de ces explorateurs qui ont avancé paumes ouvertes vers l’étranger, les armes dormant à la ceinture, mais toute vigilance aux aguets, capables de désamorcer la crise par un extraordinaire décentrement empathique, alors même que la peur rend obnubilé par lui-même, verrouillé sur son point de vue. Seul le décentrement permet de pressentir l’éthologie des autres, et d’imposer, à la force de l’intelligence, une tournure pacifique à une confrontation qui risque toujours de virer au conflit.

C’est peut-être là une autre manière, bien qu’ancienne, de se présenter aux vivants.

Les relations que certains peuples premiers entretiennent avec les animaux sauvages, qu’ils côtoient quotidiennement, dans leur beauté, leur étrangeté et leur diversité, peuvent constituer un guide. Pour l’animisme ou le chamanisme, ces cohabitants de la Terre exigent une forme singulière de respect : ils excluent toute familiarité dans l’interaction, appellent spontanément une pudeur, et quelque chose comme un cérémonial informel – comme envers un peuple fier et étranger, qui partage avec nous ce monde, et dont la proximité énigmatique élève notre conception de nos propres existences. »

On laissera au lecteur le loisir de découvrir, parmi d’autres éléments passionnants, la quête de « maîtrise d’une étiquette du sauvage ». Un dernier point fondamental renvoie à « la leçon de la peur ». Celle-ci « interroge le statut de mangeur d’hommes » de l’ours ou du grizzli. « La leçon de la peur ne dit pas : « Allez prouver votre courage. » Mais elle pourrait signifier bien plutôt : « Rappelez-vous que vous êtes aussi des proies. » C’est-à-dire que vous appartenez irréductiblement à la chaîne trophique, aux systèmes écologiques qui vous fondent et vous font vivre. »

Baptiste Morizot nous rappelle à cet endroit notre « condition de biomasse partageable par d’autres ». Ce rappel, qui peut sembler évident, dépasse la simple chiquenaude rhétorique. L’homme occidental s’est en effet construit et a envisagé son rapport au monde en s’extrayant des « communautés biotiques » : nous pouvons consommer la « nature », mais la « nature » ne peut pas nous consommer. Comme l’écrit Morizot, l’énergie ne passe plus que dans un seul sens. Et la destruction des « superprédateurs » correspond notamment à ce besoin fondamental qu’a l’homme de maintenir cette distinction.

D’autres dispositifs sont conçus pour exclure toute occasion où le corps humain pourrait être considéré comme biomasse : crémation, cercueils imputrescibles et/ou enterrés profondément, mais aussi valorisation d’un imaginaire, notamment par le biais du conte, perpétuant « l’horreur panique d’être mangé. »

La cohabitation avec ces grands mammifères carnivores est ainsi propre à bousculer notre ontologie surplombante, notre position de mangeur/non mangé, notre désir d’émancipation. Je livre ainsi la belle conclusion de cet article, que les lecteurs curieux éviteront de lire pour se pencher sur l’ensemble du texte :

« Un seul ours invisible transforme toute une chaîne de montagnes, il la recouvre d’un autre éclat. Il donne du relief à chaque buisson, qui a désormais un derrière caché. Il creuse une autre profondeur dans les taillis, qui retrouvent leur dimension d’habitats. Il fait émerger d’autres pôles dans le monde, car nous ne sommes plus le seul sujet, le seul point de vue qui configure le monde : la peur nous force à reconnaître qu’il y a un autre sujet qui nous objective, du seul fait qu’il peut nous traiter en objet, c’est-à-dire nous faire subir sa volonté contre notre gré. Il nous restitue notre statut écologique de vivant parmi les vivants, pris dans la grande circulation de l’énergie solaire qui constitue la communauté biotique. Il nous rappelle nos obligations diplomatiques envers elle, qui nous fonde. La nature redevient cette pluralité de points de vue qu’elle n’a cessé d’être lorsque, éradiquant tous les grands prédateurs, nous nous sommes érigés en point de vue unique sur une nature inanimée, aplatie en matière sans esprits, réduite en ressource à portée de main, et occultée en miroir du soi. Un seul ours debout peut faire se lever le vivant derrière lui. »

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