Enfance et anthropocène (2)

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Il y a deux jours, mon fils de huit ans me demande s’il y aura encore des ours polaires quand il sera grand. Que dire ?

Nous vivons une époque où les enfants doivent grandir avec l’idée que leurs idoles de plumes et de poils sont en train de disparaître. Ce qu’on appelle la sixième grande extinction ne concerne pas seulement quelques « stars » telles que les pandas, baleines et autres ours polaires. C’est en effet tout le vivant qui est affecté, en grande partie à cause de facteurs d’origine humaine. Les scientifiques atterrés relèvent un taux de disparition qui serait 1000 fois plus élevé que la moyenne perceptible sur les fossiles. La défaunation ne touche pas seulement les contrées exotiques puisqu’on sait désormais que plus de 50% des effectifs (effectifs et non espèces… jusqu’à présent) d’oiseaux de nos campagnes ont disparu… Ceux qui en auront les tripes pourront, pour en savoir plus, se plonger dans le fameux Rapport Planète Vivante du WWF, actualisé régulièrement en fonction des études scientifiques. On y apprendra par exemple « que les populations mondiales de poissons, d’oiseaux, de mammifères, d’amphibiens et de reptiles ont régressé de 58 % entre 1970 et 2012. » On renvoie également au très bel ouvrage de vulgarisation d’Elisabeth Kolbert, La 6e extinction. Comment l’homme détruit la vie (Vuibert, 2015), ainsi qu’aux travaux de Thom Van Dooren, sur lesquels on reviendra bientôt.

Dans le domaine de l’imaginaire, cette thématique de l’extinction est paradoxalement assez présente dans la littérature jeunesse. Extinctions anciennes et tout à fait acceptées, avec la disparition des dinosaures, mais aussi plus récentes avec celle de la mégafaune du Paléolithique (mammouths, rhinocéros laineux…). Par ailleurs, plusieurs livres renvoient aux processus de disparition de notre époque moderne. C’est par exemple le cas du Loup venu de Marie Caudry et Gauthier David, mais aussi de Martha était là d’Atak (Les fourmis rouges, 2016).

Dans un style convoquant l’art populaire, les images d’illustrés pour enfants, ainsi qu’une certaine esthétique punk, le travail au pinceau de cet illustrateur éblouit par sa manière d’évoquer avec force détails une nature immense, la wilderness américaine, confrontée aux agirs humains. Le livre rappelle l’histoire tragique du pigeon migrateur, ou tourte voyageuse (Ectopistes migratorius), une espèce nord-américaine disparue au début du 20e siècle. Cet animal à la sociabilité exacerbée avait la particularité de vivre en immenses groupes, qu’on estime à plusieurs millions d’exemplaires. Des descriptions anciennes parlent de vols obscurcissant le ciel : « Le ciel était littéralement rempli de pigeons, la lumière de midi était obscurcie comme par une éclipse ; les fientes pleuvaient comme des flocons de neige fondante. Les pigeons continuèrent à passer en nombre toujours aussi important durant trois jours consécutifs. » (John James Audubon, Ornithological Biography, 1831)

Les vols compacts de l’oiseau ont donné l’occasion aux chasseurs, sans effort, de décimer l’espèce en quelques décennies à peine. Mangé, tué pour le plaisir, le pigeon migrateur a ainsi fait l’objet de véritables massacres. Ce destin est montré par Atak dans une succession de séquences qui n’édulcorent en rien la cruauté et la bêtise des colons américains et qui aboutissent à l’adoration par les foules du dernier exemplaire de cette espèce, dans une cage du zoo de Cincinnati. L’admiration et le respect trouvés dans la mort et l’inéluctabilité de la disparition ne constituent aucunement une réaction inédite. En termes de rapport au monde, aux autres humains et aux autres qu’humains, on aime – peut-être – toujours trop tard.

Une des originalités de l’album d’Atak est d’avoir choisi pour narrateur ce dernier pigeon migrateur, un individu femelle nommé à l’époque Martha en l’honneur de la femme du premier président américain. L’ouvrage prend ainsi la forme d’une autobiographie animale, inspirée par les faits historiques d’une part et les connaissances biologiques et éthologiques de l’espèce d’autre part. Cette tentative de témoigner à partir du « versant animal » évoque le travail de l’historien Eric Baratay, et en particulier son dernier ouvrage Biographies animales (Seuil, 2017).

Avec cet ouvrage, Baratay souhaite dépasser le concept d’animal – qui n’est qu’une abstraction ne correspondant pas au vécu tangible des bêtes et à la multiplicité de leurs formes – et la vision de l’espèce comme un groupe homogène et indifférencié. L’historien souhaite en effet tracer des trajectoires personnelles et mettre en avant des « individus » tels que Consul, le chimpanzé humain du zoo de Manchester, Warrior, le cheval de guerre ou le taureau presbyte Islero. La singularité et l’individualité ont longtemps été déniées aux animaux. Mais les progrès de l’éthologie, la pratique du décentrement et une manière renouvelée d’écrire l’histoire (qui tout en se fondant sur des sources envisagées avec rigueur, assume le recours à un « imaginaire contrôlé » et dans le cas présent considère le risque d’anthropomorphisme sans rougir) autorisent de telles « biographies ». Comme l’écrit Baratay, « il est temps de s’intéresser à cet ajustement aux conditions écologiques et humaines, donc à la fluctuation des attitudes et des sociabilités dans l’espace et le temps. Il faut développer une histoire des comportements, de leurs construction, transmission, différenciation, de manière à bâtir une histoire des espèces, de leurs groupes et de leurs individus. L’historien doit travailler à l’idée que les sociétés animales ne sont pas sans histoire, comme on l’affirmait il y a peu à propos de sociétés humaines « traditionnelles », car dénier ou accorder une histoire à des Autres n’est pas un geste innocent mais politique ». (p. 270)

Que les sociétés et les individus animaux ne soient pas sans histoire est d’autant plus évident qu’ils sont soumis à ce dont témoigne Martha dans son autobiographie animale. L’extinction, aux origines humaines, est un évènement historique au sens fort, car il naît directement des trajectoires des humains et de leurs sociétés. Aux individus différenciés doit répondre une histoire résolument ouverte et différenciée. Que des historiens ou des artistes comme Atak retracent ces trajectoires individuelles autres qu’humaines est crucial en ces temps sombres d’extinction. Pour qu’à notre propre présent, nous n’opposions pas que l’indifférence.

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