Kachinas, un joyeux assemblage cosmopolitique

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Quand Philippe Descola organise son exposition consacrée à la Fabrique des images au Musée du quai Branly en 2010 et 2011, il tente de trouver des traductions figuratives des ontologies qu’il a dégagées dans « Par-delà nature et culture ». Pour illustrer l’ontologie analogiste,  qui use notamment de la structure en réseau pour donner du sens à un monde où tous les existants sont différents les uns des autres , il prend l’exemple des poupées Hopi que l’on nomme Kachinas. Ces poupées (par exemple ci-dessus) ne sont pas de simples jouets, puisqu’elles servent à la transmission aux plus jeunes des mythes fondateurs et du sens des cérémonies. Chacune de ces figurines – il y en a des centaines différentes – incarne un esprit qui est en même temps une qualité (un animal, une plante ou une fonction comme la germination). Ce qui est important avec ces effigies, c’est que prises individuellement, elles sont peu significatives. C’est leur association et leur mise en réseau qui leur donnent du sens et renforcent leurs effets.

Transmission, jeu, germination, mise en réseau… soit des qualités que les fondateurs du « laboratoire d’écologie politique » Kachinas se sont données comme leitmotivs en créant du commun à Marchin, au Sud de Huy, en Province de Liège. Un potager collectif, un verger, une bergerie, des activités avec l’école proche, des conférences et rencontres (avec Isabelle Stengers, Vinciane Despret…), le collectif investit son énergie dans ce qu’il définit non comme « une petite initiative locale, mais un joyeux assemblage cosmopolitique. » L’histoire et la démarche de Kachinas sont racontées avec enthousiasme dans ce texte stimulant.

On y lira notamment la manière dont, dans un jardin, on finit par être défini et touché par les assemblages et « les liens que nous nous mettons en mesure de créer, mais aussi dans lesquels nous sommes pris et nous laissons prendre. » Si on prend l’exemple des moutons par exemple :  » Quand on s’assemble avec des moutons, donc, ils nous rendent des tas de services mais cela suppose plein de soins aussi. Pour bien fonctionner avec eux, il nous faut aller leur donner à boire, faucher le foin d’une partie du terrain que nous laissons aller à prairie pour pouvoir constituer des réserves pour l’hiver, les nourrir de ce foin et mettre de l’eau chaude lorsqu’il fait gèle, nettoyer l’abri et remplacer la paille, faire leurs soins annuels – les tondre et leur faire les ongles. Ce n’est pas excessivement contraignant, franchement ils se gèrent quand même beaucoup tous seuls, et d’ailleurs on le fait avec plaisir, mais quand même: il faut le faire. Donc « assembler », ce n’est pas un mot gratuit, il est exigeant. S’assembler, ça ne peut donc jamais être purement volontariste ; « ma volonté plaquée sur le monde » ; c’est toujours réciproque. Et cette réciprocité n’est jamais tout à fait désinvolte; elle implique un régime d’engagement réciproque avec des êtres autres que humains, avec lesquels on ne peut pas s’assembler en dehors d’une relation de soin mutuel. »

Dans sa volonté de « faire cosmos », Kachinas aspire donc à un devenir « cosmopolitique » et cette notion nous importe. « Alors, pourquoi dire « cosmopolitique »? Parce qu’on refuse d’être considérés comme une association locale. Locale, c’est comme petit, ça sonne comme si on était enfermés dans un local. C’est mesquin. Ca cantonne déjà ce qui peut arriver, ça en limite le rayonnement possible, ça enserre, ça restreint. Bien sûr, nous sommes situés, notre force et notre point de départ sont bien à Marchin et pas ailleurs. Mais nul ne sait ce que peuvent les assemblages dans lesquels nous nous engageons, nul ne sait jusqu’où ils ramifient, jusqu’où ils s’enchevêtrent.

« Nous, Mesdames et Messieurs, ne sommes pas et ne serons jamais « local », pour la simple raison que nous fabriquons des mondes. (…) Nous nous employons à faire monde, à tisser, à fabriquer des mondes. Mais « mondial », c’est décidément trop vilain comme terme. Et puis ça reconduit tout de même une idée du local et du global comme déjà constitués. On ne va pas dire « mondial », car ça supposerait que ces mondes sont achevés, qu’on peut en tracer le périmètre et en faire le tour, alors même qu’ils sont embryonnaires, fragiles, en expansion constante.

Vous savez, si nous avons choisi dans un premier temps de nous appeler « laboratoire d’écologie politique », c’est un peu par lâcheté, pour ne pas dire « cosmopolitique ». Laboratoire, on y tient, c’est vraiment lié à l’idée d’assemblage. « Politique », on y tient aussi, parce que sinon c’est indifférencié comme démarche et on se vautre dans une écologie du « petit geste » qui n’est qu’un environnementalisme comme un autre. Donc la tension porte sur le choix entre l’écologie et le cosmos. Non pas que ces termes soient antinomiques, que du contraire, ils sont très compatibles à plein d’endroits. »
On peut contacter Kachinas, par exemple pour leur souhaiter un joyeux devenir cosmopolitique, mais aussi pour  se tenir au courant de leurs activités et découvrir leurs archives sur leur site. Longue vie à eux.
Les deux premières images ci-dessus sont issues du site en question.

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