Rêver sous l’Anthropocène

francisco_josc3a9_de_goya_y_lucientes_-_the_sleep_of_reason_produces_monsters_no-_43_from_los_caprichos_-_google_art_project

Francisco de Goya, Le sommeil de la raison engendre des monstres, gravure, 1799.

 

« Dans le rêve, la vision nocturne,

Quand le sommeil tombe sur les humains, quand ils dorment

Dans leur lit, alors il ouvre l’oreille des humains

Et les effraie et les punit. »

Job, 33, 15.

« La seule personne qui a encore une vie privée est celle qui dort. »

Robert Ley, dirigeant de l’organisation du Reich

« Cela ne revient-il vraiment pas au même, qu’il s’agisse d’un rêve ou non, si ce rêve m’a révélé la vérité. »

Dostoïevski

Un beau documentaire radiophonique (par Anaïs Kien, La Fabrique de l’histoire, 8 mai 2017) consacré à l’enquête de Charlotte Beradt sur le rêve sous le IIIe Reich m’a poussé à replonger avec un regard neuf dans le livre issu de ce travail (Rêver sous le IIIe Reich, Payot & Rivages, 2002). Dès 1933, et jusqu’en 1939, Charlotte Beradt, une opposante au régime d’Hitler, collecte les rêves de personnes de la société civile (une étudiante, un chef d’entreprise, un médecin, une boulangère…) pour tenter de comprendre comment le totalitarisme affecte l’intimité des rêveurs.

Ce sont 300 personnes qui confient leurs rêves à Charlotte Beradt. Il s’agit pour cette journaliste sensibilisée à la psychanalyse d’un « acte de résistance » qui lui a presque été imposé par sa propre activité onirique.

Voici en effet comment elle décrit un de ses rêves dans un article (Dreams Under Dictatorship dans Free World, octobre 1943, traduction issue de la préface au livre, écrite par Martine Leibovici, philosophe intervenant par ailleurs dans le documentaire radiophonique d’Anaïs Kien) paru en prélude à son ouvrage, publié seulement en 1966 :

« Je me réveillai, trempée de sueur, claquant des dents. Une fois de plus, comme tant d’autres innombrables nuits, on m’avait pourchassée en rêve d’un endroit à l’autre – on m’avait tiré dessus, torturée, scalpée. Mais cette nuit-là, à la différence de toutes les autres, la pensée m’est venue que parmi des milliers de personnes, je ne devais pas être la seule à avoir été condamnée à rêver de la sorte par la dictature. Les choses qui remplissaient mes rêves devaient aussi remplir les leurs – fuir par les champs à perdre haleine, se cacher en haut de tours hautes à en donner le vertige, se recroqueviller tout en bas derrière des tombes, les troupes de SA partout à mes trousses. »

Cette prise de conscience d’une activité onirique partagée, commune, la pousse à se lancer dans cette enquête, qui n’a rien, vu les circonstances, d’une enquête scientifique. Elle n’a pas accès aux Nazis eux-mêmes et ne suit pas une logique et une méthodologie sociologiques strictes. Ce qui compte pour Beradt, c’est de pister un sens politique à partir de ce qui relève de l’intime. Elle définit ainsi les rêves comme des « sismographes » « c’est-à-dire des surfaces d’enregistrement des évènements politiques émanant d’une activité politique involontaire. » (Martine Leibovici dans la préface).

En examinant ces récits de rêves, on constate que des éléments significatifs, liés notamment à la violence et à la volonté d’uniformisation du régime, reviennent d’un témoignage à l’autre. Ceci semble indiquer que, comme le fait remarquer l’historien Johann Chapoutot dans le documentaire, « La psyché nazie a envahi la psyché des Allemands. » Toujours par Chapoutot, « le sommeil lui-même n’est plus un moment de liberté. » Et ce sont donc également les rêves qui, comme les corps, se sont fait « envahir » par le IIIe Reich.

Cette observation nous évoque l’ouvrage de Jonathan Crary, 24/7. Le capitalisme à l’assaut du sommeil (La Découverte, 2016), texte dans lequel il évoque les capacités chronophages effrayantes du capitalisme et les possibilités subversives du rêve et du sommeil. On en retient notamment cette phrase, qui résonne comme un slogan qu’on imprimerait bien sur les têtes de lits du monde à venir : «Imaginer un futur sans capitalisme commence par des rêves de sommeil.»

S’intéresser au rêve, à ce qu’il peut nous enseigner du monde et de ses réalités souvent irrationnelles que nos capacités d’analyse « conscientes » ont parfois du mal à traiter, revêt peut-être une importance cruciale dans cette époque qu’on nomme l’Anthropocène. De tous temps certes, les rêves ont fait l’objet de discussions, d’interprétations, de transmissions. Il s’agit d’un matériau crucial, à envisager bien entendu avec prudence, dans une démarche historique ou anthropologique. C’est ce constat qui a notamment poussé l’historien Peter Burke à proposer une « historie sociale des rêves » dans un article publié dans les Annales en 1973.

Comment le rêve est-il un moyen de connaissance ? Peut-il l’être dans tous les contextes ? Y a-t-il des circonstances historiques et sociales particulières qui conduisent les rêves à produire plus de sens ? « Chaque époque rêve la suivante. » comme l’explique l’historien Patrick Boucheron dans l’introduction à son cours consacré aux « Fictions politiques », dans lequel il interroge notamment la capacité des fictions à produire de la pensée. On sait en effet que les fictions ne s’opposent pas, ne se juxtaposent pas au réel. Elles en font intégralement partie et le constituent, puisqu’elles l’influencent et souvent, le font infléchir.

Le contexte de l’Anthropocène, qui est également celui du capitalisme dont parle Jonathan Crary, est comme celui du IIIe Reich tout à fait particulier, bien que pour des raisons différentes. Sous le IIIe Reich, les privations de liberté, la peur de la violence et de la condamnation, la censure et l’autocensure expliquent en partie cette invasion de la psyché collective par le nazisme. Si ces phénomènes, explicites ou pas, acceptés, voire recherchés, sont loin d’avoir disparu de nos jours, des phénomènes de déni d’une importance croissante semblent nous éloigner de plus en plus de toute forme de rapport au monde sensible, au commun, à la politique. Déni des catastrophes en cours et à venir, du réchauffement climatique, des désertifications, des guerres à subir, des extinctions. Déni des émotions, de la peur et de l’angoisse. Déni des injustices. Déni des actions à entreprendre, des guerres justes à mener. Déni, déni, déni.

Il reste à savoir si ce déni presque généralisé a des conséquences sur l’activité onirique des femmes et des hommes de notre temps. Si le déni touche notre activité intellectuelle diurne plus ou moins volontaire,  l’Anthropocène et ce qu’il travaille parviennent-ils à infléchir le cours de nos rêves ? Rêve-t-on sous l’Anthropocène des vérités que nos jours ne veulent pas (encore) entendre ?

Il m’arrive de collecter mes rêves, par exemple il y a peu, celui-ci : « Sentiment de menace. Avec les enfants, nous dormons avec des connaissances, qui ne sont pas forcément des amis proches, dans une maison délabrée. Le ciel est lourd et sombre. Nous sommes ensuite – sans transition – sur des radeaux et la tempête menace de faire chavirer nos légères embarcations. Sentiment de désœuvrement total. Réveil. »

Est-ce que porter son attention à nos rêves, les discuter, les échanger ne constituerait pas une occasion de faire front, de faire commun, durant les temps difficiles et troubles qui nous guettent ? Et peut-être pourra-t-on écrire, en contre-paraphrasant Goya ci-dessus, que la raison du sommeil engendre des merveilles…

Que ceux qui le souhaitent n’hésitent pas à m’envoyer leurs rêves, que je conserverai dans l’anonymat.

Les citations ci-dessus sont issues du texte de Beradt et des préface et postfaces qui l’accompagnent.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :