Elle brille dans le noir

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Ce dimanche 25 juin, une chaîne humaine reliera Tihange, Liège, Maastricht et Aix-la-Chapelle pour une longueur totale de 90 kilomètres afin de tenter de mobiliser à propos de l’importance vitale de démanteler les centrales nucléaires belges de Doel et Tihange. Toutes les informations sont lisibles ici.

Les raisons de cette action ne relèvent pas de la paranoïa : importantes lacunes de sécurité relevées par l’Agence fédérale de contrôle nucléaire, milliers de fissures dans les parois des cuves des réacteurs Tihange 2 et Doel 3, réacteurs vieillissants, absence de plan de protection en cas de catastrophe, possibilité de s’émanciper de cette source d’énergie. On ne mentionne même pas le problème vertigineux du stockage des déchets, parfois qualifiés d' »éternels. » Ceux qui voudraient creuser ces questions techniques et logistiques pourront consulter à profit les documents rassemblés sur son site par l’association Fin du nucléaire. Ce qui touche aux risques potentiels du nucléaire, dans l’immédiat et pour les générations futures (proches ou lointaines), est tellement énorme qu’on se demande comment on peut encore s’en accommoder tranquillement…

Celles et ceux que les normes et les usages technophiles parviennent toujours à rassurer devraient se plonger dans les témoignages collectés auprès des survivants de la catastrophe de Tchernobyl par Svetlana Alexievitch : La supplication. Tchernobyl, chronique du monde après l’Apocalypse (Jean-Claude Lattès, 1998 pour la première traduction française). Le travail de longue haleine d’Alexievitch consacré à ces voix inaudibles, à la mémoire de ces sans-noms, crève le cœur et prend aux tripes. Comme dans les récits de survivant(e)s de camps, on y perçoit, peut-être plus que n’importe où d’autre, ce que c’est qu’être humain, dans des formes diverses, fragiles et fugaces. Antelme avait pointé quelque chose d’essentiel en nommant son récit de survivant des camps L’espèce humaine.

Sans aucun doute, ces voix de survivant(e)s de Tchernobyl sont comme des éclats de lumière, des « images pour organiser notre pessimisme », des lucioles. D’ailleurs, en me replongeant dans le live d’Alexievitch ces derniers jours, je suis tombé sur un récit intitulé Monologue sur un petit monstre qu’on aimerait quand même dont je livre ci-dessous quelques extraits. On y lit le témoignage de Nadejda Afanassievna Bourakova, une habitante de Khoïniki, qui fait état de la peur des jeunes filles d’enfanter plus tard des bébés monstrueux. Elle raconte également la manière dont eux, les survivants, sont considérés comme des étrangers, à éviter de peur d’être contaminés : « A la colonie de vacances où ma fille a passé un été, on avait peur de la toucher : « Un hérisson de Tchernobyl. Une luciole. Elle brille dans le noir. » Le soir, on la faisait sortir dans la cour pour voir si c’était vrai. » L’association à la luciole est ici hautement péjorative. Mais ce que ne sait pas cette dame, et sa fille, et les autres survivant(e)s, c’est qu’ils constituent des lucioles dans le sens de Pasolini, soit d’authentiques preuves de résistance, des « malgré tout », des lumières faibles, et pour cela belles et difficilement récupérables dans le monde détestable du « règne de la lumière. »

Extraits :

« Ma fille m’a dit récemment : « Maman, si j’accouche d’un bébé difforme, je l’aimerai quand même. » Vous vous rendez compte ? Elle est en terminale et elle a déjà des idées pareilles. Ses copines aussi, elles pensent toutes à cela… Un garçon est né chez des amis à nous. Il était tellement attendu ! Vous pensez, le dernier enfant d’un couple jeune et beau ! Mais le bébé a une énorme fente en guise de bouche et pas d’oreilles. Je ne vais plus chez eux. Je ne passe plus comme avant. Cela m’est impossible, mais ma fille y fait des sauts. Elle a envie de les voir. J’ai l’impression qu’elle veut se faire à l’idée.

(…)

On dit : la guerre… La génération de la guerre… On fait des comparaisons. La génération de la guerre ? Mais elle était heureuse ! Ces gens avaient la victoire. Ils ont vaincu ! Cela leur a donné une formidable énergie vitale ou, pour utiliser le vocabulaire d’aujourd’hui, une orientation très forte vers la survie. Ils n’avaient peur de rien. Ils voulaient vivre, étudier, faire des enfants… Et nous ? Nous avons peur de tout… Peur pour nos enfants… Pour les petits-enfants que nous n’avons pas encore. Ils ne sont pas encore nés et nous avons déjà peur… Les gens sourient moins. Ils ne chantent plus comme avant au moment des fêtes. Non seulement le paysage change, puisque des forêts poussent de nouveau à la place des champs, mais encore le caractère national. La dépression règne sans partage… Chacun éprouve le sentiment d’être condamné. Tchernobyl est une métaphore, un symbole…

Parfois, je me dis qu’il vaudrait mieux que personne n’écrive plus sur nous. Les gens auraient alors moins peur de nous. Tout comme on ne parle pas de cancer dans la maison de quelqu’un qui en est atteint. Et personne ne parle d’échéance dans la cellule d’un condamné à perpétuité. »

 

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