On perd le désert

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Charles Duvelle est une des ombres tutélaires de mon livre à propos du « field recording ». Tous les enregistrements captés depuis les années 1950 par ce compositeur et musicologue à travers le monde soulignent l’importance du contexte de l’exécution musicale. L’idée d’une « musique » ou d’une création sonore qui serait dissociable du milieu et du paysage est bien occidentale et tout à fait récente. Il n’y a que sur les scènes ou dans les studios – qui sont aussi des paysages, avec leurs spécificités et leurs motifs d’échange et de circulation propres – que l’on pense s’émanciper d’un monde encombrant. Alors que c’est ce dernier qui confère à l’écoute son unicité, sa valeur et son sens profond, qui offre au jeu musical ses accidents et son goût du risque. Contre l’illusion occidentale de la séparation, les musiques d’ailleurs tracent des portées où les notes jouées par les humains ne constituent qu’une partie de la partition.

En explorant l’immense champ des musiques dites traditionnelles, on peut pour ces raisons être poussé à rejeter (ou du moins à différer) l’écoute des enregistrements de studio, qui peuvent avoir tendance à lisser, tronquer, diluer. La découverte des disques de Charles Duvelle, publiés d’abord par le mythique label Ocora, puis par son propre label Prophet, suscite quantité de moments d’épiphanie, de joie. Ceux-ci offrent un aperçu sur des formes de vie à la fois proches et radicalement autres, sur des mondes sonores où les corps humains ne sont pas des barrières, mais des ponts. La publication toute récente d’un merveilleux ouvrage vient nous le rappeler : The Photographs of Charles Duvelle. Disques Ocora and Collection Prophet (Sublime Frequencies, 2017). On y trouve notamment près de 200 photographies captées par Duvelle lors de ses missions d’enregistrement, une anthologie musicale en deux disques, une discographie extensive et un long entretien avec Hisham Mayet, animateur chez Sublime Frequencies et pratiquant lui-même du field recording. A titre d’échantillon, on livre un extrait de cette discussion, lié au sujet envisagé sommairement ci-dessous :

« Hisham Mayet : Dans tous vos voyages faites-vous une corrélation entre l’environnement naturel et les sonorités particulières ?

Charles Duvelle : Bien sûr ! Non seulement l’environnement sonore mais également le contexte social. Vous parlez de désert et de son influence sur la musique mauritanienne, mais je pourrais dire la même chose au sujet de la musique allemande du 19e siècle. Avec Beethoven, parfois vous écoutez une armée, voyez-vous.

HM : Ou bien Wagner.

CD : Wagner est encore plus qu’une armée…

HM : C’est un empire ! (rires)

CD : Donc, tout est comme ça. Voilà pourquoi ce genre de musique n’est pas facilement accepté en dehors du monde occidental. Bach est beaucoup mieux apprécié, peut-être à cause de cette pulsation rythmique qu’on retrouve dans le jazz. Mais avec Beethoven ou Strauss, par exemple, c’est plus l’orchestre, une construction très occidentale. Il existe toujours une relation entre la musique et son environnement.

HM : Ma question vise plus spécifiquement la relation entre musique et environnement naturel. Prenons par exemple deux situations contrastées : la musique maure et le désert d’une part et la musique pygmée et la forêt. A votre avis, y-a-t-il une relation entre chacune de ces musiques et leur environnement respectif ?

CD : Regardez la musique pygmée : dans une forêt vierge avec ce couvert forestier…

HM : Couvert forestier ?

CD : Oui, qui génère cette réverbération présente dans la musique pygmée. Si vous prenez les mêmes Pygmées et vous les mettez dans un désert, la musique sera entièrement différente. Elle sera fade. La même chose avec un orgue : si on joue d’un orgue en plein air au lieu de le laisser dans son église on aura un résultat très plat. Au contraire, avec la musique mauritanienne, si on ajoute de la réverbération, ce qui arrive lorsque on enregistre en studio, on obtient un résultat décevant. On perd le désert.

HM : Vous êtes bien connu pour avoir insisté sur l’importance d’enregistrer la musique dans son milieu naturel. Si le mot authenticité mérite d’être utilisé, c’est bien dans ce sens.

Je suis totalement d’accord avec vous à cent pour cent. A plusieurs reprises, on m’a proposé d’inviter des musiciens de plusieurs régions pour enregistrer, de l’Afrique de l’Ouest ou de l’Afrique du nord et les gens disent : « Amenons-les dans un studio en France » et je leur dis toujours : « Non, je ne veux pas faire cela ». A mon avis, les séparer de leur contexte neutralise leur pouvoir.

CD : (…) les gens qui vivent dans les montagnes, lorsqu’ils communiquent entre eux en Papouasie-Nouvelle-Guinée par exemple ou bien dans les Alpes, ils lancent ces longs appels, et ceci crée une longue réverbération et de plus un écho. Si vous perdez cela vous perdez une partie importante du son.

HM : Bien sûr, et c’est plutôt brillant la manière dont les êtres humains se sont toujours adaptés à leur milieu naturel. Ce que je veux dire, c’est que la topographie naturelle, l’humidité naturelle, le paysage naturel, font partie intégrante avec la communication. C’est comme si on ne pouvait pas séparer les êtres humains du paysage. C’est-à-dire que les êtres humains font partie de l’ordre naturel, et je crois bien que l’ordre naturel doit être pris en compte lorsqu’il s’agit de la structure de la création du son. »

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