Des savoirs de clôture

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Lorsque les savants et princes de la Renaissance conçoivent des cabinets de curiosités (par exemple ci-dessus – 1ère photo – le frontispice du Musei Wormiani Historia montrant l’intérieur du cabinet d’Ole Worm au début du 17e siècle), il leur importe de composer un miroir de la Création. Tous les êtres créés par Dieu – les animaux, plantes, roches… – (les curiosités naturelles) et tous les objets fabriqués par l’homme (les artifices) peuvent ainsi trouver leur place dans ces espaces dévolus à la quête de complétude. Les cabinets offrent également aux princes l’occasion d’exposer l’étendue de leur pouvoir et de leurs possessions territoriales. Quantité de curiosités exotiques sont en effet ramenées de pays récemment conquis.

Pour les savants, ces lieux s’apparentent à des laboratoires où les sciences dites modernes vont prendre leur essor. Les efforts de classification de formes qu’on associe tantôt à la nature, tantôt à la culture et au travail humains mènent parfois à des impasses. Les objets fabriqués par ces peuples étranges découverts par-delà les océans relèvent-ils en effet de la nature ou de la culture ?

Il est fascinant, voire grisant, de tenter de se projeter dans l’esprit avide et curieux de ces collectionneurs des 16e et 17e siècles. Cela fait quelques années à peine que le monde a pris la forme et l’étendue qu’on lui connaît toujours aujourd’hui. Des continents entiers sont en train d’être découverts. Avec tous ces oiseaux, poissons, plantes et autres « exotiques » que les explorateurs rapportent des quatre coins du monde, la Création semble presque illimitée.

Cette sensation d’ouverture a fait malheureusement long feu. Nous sommes au début du 21e siècle, certains parlent d’anthropocène, d’autres d’effondrement, tous, sauf les sots, partagent la vision d’un avenir constellé de catastrophes et d’extinctions. Le temps de l’émerveillement face aux potentialités de la diversité du monde semble derrière nous. Si les cabinets de curiosités originels ont depuis longtemps cédé le pas à la science, à la muséification et à l’esthétisme, d’autres peut-être sont en train de naître, sous des formes inédites, comme autant de miroirs déformants par rapport à leurs ancêtres.

C’est par exemple le cas de la Réserve mondiale de semences du Svalbard, une chambre-forte souterraine construite sur l’île norvégienne du Spitzberg. Ce lieu (voir 3e photo ci-dessus) a été bâti pour accueillir et conserver des échantillons de semences de l’ensemble des plantes destinées à l’alimentation de l’humanité. La diversité génétique est censée y être préservée dans des conditions permettant aux semences d’être conservées durant des siècles, voire des millénaires. Dans les cabinets de curiosités de la Renaissance, ce qui était curieux, c’était ce qui était autre, rare peut-être, mais promis à de belles potentialités. Dans les cabinets de curiosités de l’anthropocène tels que la réserve de semences du Svalbard, ce qui est curieux est ce qui est paradoxalement connu, mais est promis à la menace de la disparition ou d’une raréfaction cruciale.

On pourrait ainsi avancer que les cabinets de curiosités originels sont des lieux de savoirs potentiels, tandis que nos cabinets contemporains se présentent comme des lieux de savoirs clos. Circulez, il n’y a plus rien à dire. Il ne nous reste plus qu’à nous souvenir et à sauvegarder ce qui peut encore l’être. Cette distinction entre savoirs potentiels et de clôture s’inspire de l’ouvrage de Camille de Toledo, Aliocha Imhoff et Kantuta Quiros Les potentiels du temps. Art et politique (Manuella, 2016). Ceux-ci tracent une distinction entre des fictions de clôture (les récits qui ne peuvent envisager un futur « autre » que par le prisme du négatif, les « récits zombis qui maintiennent en place un monde inadéquat » et « remplissent le présent d’hypothèses fermées ») et des fictions potentielles qui désirent retrouver le sens de l’espérance, en métamorphosant les récits, afin d' »habiter nos temps obscurs. »

Comme autres cabinets contemporains où se sédimentent déjà ces savoirs clos, on pense à ces « réserves » et laboratoires où des scientifiques tentent de perpétuer l’existence d’espèces animales en voie d’extinction. On peut citer également le projet Ice Memory (voir 2e photo ci-dessus) qui vise à sanctuariser des échantillons de la mémoire glaciaire prélevés à travers le monde. En Antarctique, dans un lieu qui devrait rester froid encore quelque temps malgré le réchauffement climatique, des carottes glaciaires seront stockées pour les siècles à venir, afin que les scientifiques du futur puissent étudier la formation de glaciers qui auront alors fondus. De clos, le savoir se fait ici potentiel, pour autant qu’on croie au récit, certes séduisant, de scientifiques du futur à même de trouver et d’étudier ces échantillons de glaciers, et d’en dégager des savoirs pertinents.

Dernier exemple, les capsules temporelles, soit des espaces aménagés de sorte à conserver un témoignage d’une culture pour les générations futures. De nombreuses civilisations ont conçus de tels lieux à différentes époques, par exemple en Mésopotamie. A notre époque, la Crypt of Civilization pourra être ouverte en 8113. Construite entre 1937 et 1940, à l’Oglethorpe University de Brookhaven en Géorgie, la crypte contient des centaines d’objets et de microfilms de livres et autres documents, censés illustrer la civilisation (forcément nord-américaine) de la première moitié du 20e siècle. Tentative de réduction du monde, lieu de savoir clos, memento mori, ce lieu s’apparente bien à un cabinet de curiosités. Si en 8113, cette crypte est de fait visitée (par qui ? par quoi ?), nul doute que son contenu apparaîtra « curieux » et totalement « autre ».

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