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Choisir son camp dans la guerre de Gaïa

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On trouvera un article de ma plume intitulé « Revenir sur terre et démentir la fatalité du couple nature/culture » dans le dernier numéro du journal « Culture et démocratie », consacré au couple nature/culture à l’ère de l’anthropocène. Il y est notamment question, et c’est crucial, de choisir son camp dans la guerre de Gaïa en cours… L’intégralité du journal est téléchargeable gratuitement (la version papier est bientôt disponible) et on peut y lire également des articles et interviews de Vinciane Despret, Lucienne Strivay, Luc Schuiten, Vincent Wathelet et Frédérique Muller, ainsi que bien d’autres…

Le journal est illustré par l’artiste Lina Kusaite.

Rappelez-vous que vous êtes aussi des proies

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D’après Jan van der Straet, La chasse à l’ours, 1580, gravure de la série Venationes Ferarum, Avium, Piscium publiée par Philips Galle, tirage conservé à New York, Metropolitan Museum of Art

Dans un certain pays pourtant associé à la notion de wilderness, il est désormais autorisé de chasser les « grands prédateurs », loups et ours, jusque dans leurs tanières, et de les tirer à partir d’avions et d’hélicoptères. Plus près de nous, en France, les débats autour de la présence du loup, de sa progression et de l’éventuelle limitation de ses effectifs n’en finissent pas.

L’enjeu ici n’est pas de souligner à nouveau l’importance écologique de ces animaux, leur beauté et leur persistance dans nos imaginaires. Il ne s’agit pas non plus de rappeler le principe de diversité, aussi bien en termes de biodiversité que de cultures humaines et animales, principe qu’on souhaiterait infléchissable et inaliénable, d’autant plus en ces temps d’extinction et d’uniformisation. Non, on souhaiterait plutôt évoquer la manière dont la présence de ces animaux dans les bois nous affecte et contribue à bousculer notre ontologie, définie sinon par la supériorité sur le reste du vivant. Un magnifique article, Un seul ours debout, publié par le philosophe, diplomate et pisteur Baptiste Morizot dans l’indispensable revue Billebaude, qui consacre son numéro 9 à l’ours, nous servira de guide pour cette évocation.

Plusieurs fois lors de randonnées en forêt, je me suis fait la réflexion qu’au-delà des tiques, de l’orage et d’éventuels semblables hostiles, je n’éprouvais guère le sentiment de la « peur », tout au plus un léger frisson à l’idée de me retrouver seul, face à moi-même et à mes ruminations. Il n’y a plus de grands prédateurs dans nos bois, et si le loup passe tout de même à proximité, nul doute qu’il se fasse discret. Dans nos régions, le temps du loup et de ses attaques sur l’homme semble – jusqu’à preuve du contraire – révolu (pour une approche historique des conflits entre l’homme et le loup, voir notamment les travaux de Jean-Marc Moriceau). Cette tranquillité d’esprit sylvestre n’est pas une norme. Dans d’autres parties du monde, les grands mammifères, ours, grizzlis et loups, peuvent encore être croisés au détour des pistes et des sentiers.

C’est de marches solitaires dans un tel contexte, au nord-ouest de Yellowstone, que Baptiste Morizot tire son récit. Dans cette enquête où le corps et l’esprit sont éprouvés par un risque réel (l’auteur nous explique que quelques semaines après son passage, un médecin urgentiste s’est fait attaquer et dévorer par un vieux grizzli là où lui-même a randonné), le philosophe-pisteur cherche à donner du sens à ce sentiment de la peur provoqué par ses rencontres avec des ours et des grizzlis.

Il convoque ainsi le motif romantique de la « mise à l’épreuve de la bravoure masculine » par le biais du combat avec l’ours. Cette vision, basée sur l’idée d’affrontement, n’est pas univoque. Dans l’imaginaire occidental, l’ours est également un animal « amical, figure pataude et bon vivant incarné dans les histoires enfantines, dont la grande taille et le poids massif ne sont plus des motifs de crainte, mais des occasions de maladresse qui prêtent à rire ». Aucune de ses deux visions n’est à même de rendre compte d’un rapport à in(ou re)staurer avec le vivant. « D’un côté, le mythe despotique qui stipule qu’il faut vaincre la nature pour la civiliser ; de l’autre, une écologie arcadienne qui rêve d’une nature sans hostilité. »

Baptiste Morizot évoque alors d’autres modalités, d’autres critères stylistiques de la rencontre : « l’intelligence diplomatique » et le « savoir-faire sauvage ».

Voici, dans un plus long extrait, comment il décrit cette intelligence diplomatique, concept au cœur de son travail de « lupologie » si on considère le titre de son ouvrage, essentiel, Les diplomates. Cohabiter avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject, 2016). On constatera qu’il a recours à la notion de décentrement, outil crucial que l’on a déjà vu utilisé avec bonheur par de nombreux anthropologues et des historiens tels que Romain Bertrand et Patrick Boucheron.

« (…) aller à la rencontre des autres vivants avec si peu de crainte que l’agression violente, qui n’est que le masque de la peur, se dissolve et laisse place à une intelligence diplomatique. C’est le courage diplomatique de ces explorateurs qui ont avancé paumes ouvertes vers l’étranger, les armes dormant à la ceinture, mais toute vigilance aux aguets, capables de désamorcer la crise par un extraordinaire décentrement empathique, alors même que la peur rend obnubilé par lui-même, verrouillé sur son point de vue. Seul le décentrement permet de pressentir l’éthologie des autres, et d’imposer, à la force de l’intelligence, une tournure pacifique à une confrontation qui risque toujours de virer au conflit.

C’est peut-être là une autre manière, bien qu’ancienne, de se présenter aux vivants.

Les relations que certains peuples premiers entretiennent avec les animaux sauvages, qu’ils côtoient quotidiennement, dans leur beauté, leur étrangeté et leur diversité, peuvent constituer un guide. Pour l’animisme ou le chamanisme, ces cohabitants de la Terre exigent une forme singulière de respect : ils excluent toute familiarité dans l’interaction, appellent spontanément une pudeur, et quelque chose comme un cérémonial informel – comme envers un peuple fier et étranger, qui partage avec nous ce monde, et dont la proximité énigmatique élève notre conception de nos propres existences. »

On laissera au lecteur le loisir de découvrir, parmi d’autres éléments passionnants, la quête de « maîtrise d’une étiquette du sauvage ». Un dernier point fondamental renvoie à « la leçon de la peur ». Celle-ci « interroge le statut de mangeur d’hommes » de l’ours ou du grizzli. « La leçon de la peur ne dit pas : « Allez prouver votre courage. » Mais elle pourrait signifier bien plutôt : « Rappelez-vous que vous êtes aussi des proies. » C’est-à-dire que vous appartenez irréductiblement à la chaîne trophique, aux systèmes écologiques qui vous fondent et vous font vivre. »

Baptiste Morizot nous rappelle à cet endroit notre « condition de biomasse partageable par d’autres ». Ce rappel, qui peut sembler évident, dépasse la simple chiquenaude rhétorique. L’homme occidental s’est en effet construit et a envisagé son rapport au monde en s’extrayant des « communautés biotiques » : nous pouvons consommer la « nature », mais la « nature » ne peut pas nous consommer. Comme l’écrit Morizot, l’énergie ne passe plus que dans un seul sens. Et la destruction des « superprédateurs » correspond notamment à ce besoin fondamental qu’a l’homme de maintenir cette distinction.

D’autres dispositifs sont conçus pour exclure toute occasion où le corps humain pourrait être considéré comme biomasse : crémation, cercueils imputrescibles et/ou enterrés profondément, mais aussi valorisation d’un imaginaire, notamment par le biais du conte, perpétuant « l’horreur panique d’être mangé. »

La cohabitation avec ces grands mammifères carnivores est ainsi propre à bousculer notre ontologie surplombante, notre position de mangeur/non mangé, notre désir d’émancipation. Je livre ainsi la belle conclusion de cet article, que les lecteurs curieux éviteront de lire pour se pencher sur l’ensemble du texte :

« Un seul ours invisible transforme toute une chaîne de montagnes, il la recouvre d’un autre éclat. Il donne du relief à chaque buisson, qui a désormais un derrière caché. Il creuse une autre profondeur dans les taillis, qui retrouvent leur dimension d’habitats. Il fait émerger d’autres pôles dans le monde, car nous ne sommes plus le seul sujet, le seul point de vue qui configure le monde : la peur nous force à reconnaître qu’il y a un autre sujet qui nous objective, du seul fait qu’il peut nous traiter en objet, c’est-à-dire nous faire subir sa volonté contre notre gré. Il nous restitue notre statut écologique de vivant parmi les vivants, pris dans la grande circulation de l’énergie solaire qui constitue la communauté biotique. Il nous rappelle nos obligations diplomatiques envers elle, qui nous fonde. La nature redevient cette pluralité de points de vue qu’elle n’a cessé d’être lorsque, éradiquant tous les grands prédateurs, nous nous sommes érigés en point de vue unique sur une nature inanimée, aplatie en matière sans esprits, réduite en ressource à portée de main, et occultée en miroir du soi. Un seul ours debout peut faire se lever le vivant derrière lui. »

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Un cosmos musical

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On se réjouit d’annoncer la création d’un cycle de conférences/rencontres/ateliers. Les thématiques abordées toucheront, de près ou de loin, aux notions d’anthropocène et d’altérité, aux domaines de l’art et de l’imaginaire, de la politique et de l’écologie. J’y interviendrai ponctuellement et surtout, y inviterai des chercheurs, militants, artistes, dans différents lieux à Liège, et ailleurs.

Je me réjouis d’accueillir ainsi Pierre Deruisseau (Astrophonie), le jeudi 4 mai. En route à pied vers l’Est, et après avoir présenté son travail sur les musiques afro-américaines dans des dizaines de lieux (du Musée du quai Branly et de la Gaieté lyrique à des appartements), il viendra nous entretenir à propos des rapports entre cosmos et musique. Sa présentation sera ponctuée de moments d’écoute (des rituels antiques jusqu’aux musiques populaires contemporaines, en passant par le jazz, l’ambient et différents types de musiques dites « classiques »). La conférence commencera à 20h00 précises et durera deux fois 1h20. On ouvrira les lieux dès 19.30 et on mangera un bout/boira un verre à la pause.


« 
Que la musique soit un art à la rencontre de la géométrie, de l’astronomie et de la connaissance des nombres, voilà ce que nous affirmait l’empereur Julien au 4e siècle après JC. Une conception étonnante, mais presque millénaire à l’époque, et qui continuera à traverser les ères ! Au 17e siècle, Kepler écrit : « Les mouvements des cieux ne sont rien d’autre qu’une symphonie sans fin. »

Comment comprendre ces paroles? Saurait-on entendre le cosmos dans la musique ? Serait-il son cœur battant ? Et d’ailleurs, aurions-nous là un besoin humain, voire comme l’affirment certains, un actuel manque ? Voici une exploration des liens surprenants entre histoire de la musique occidentale et histoire de l’astronomie, le tout au sein d’une interrogation sur notre ‘besoin de cosmos’.« 

Réservation indispensable ici : agaland@hotmail.com

Et un grand merci à notre camarade Jérôme pour la création du visuel qui constituera l’écrin de nos futures annonces !

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Faites des parents pas des bébés

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Ce mercredi 29 mars, Donna Haraway sera présente à l’ULB pour une présentation de son livre Staying with the trouble. Making Kin in the Chthulucene, et des échanges avec le public. Plus d’infos à propos de cette journée organisée par le Groupe d’études constructivistes et le groupe « Pragmatiques de la terre » ici.

Par ailleurs, les jeudi 30 et vendredi 31, la philosophe « compost-iste » sera également présente au Palais des Beaux-Arts (Bozar) pour trois rencontres (lecture, discussion, échanges et projection de films dont Donna Haraway: Story Telling for Earthly Survival de Fabrizio Terranova, 2016). Plus d’infos ici.

A cette occasion, voici ci-dessous un extrait du quatrième chapitre de Staying with the trouble, traduit de l’anglais par Frédéric Neyrat et publié dans le dernier numéro – indispensable – de la reve multitudes, à l’occasion d’un dossier passionnant consacré aux Matières pensantes. L’article, dont la lecture m’a inspiré une joie profonde, s’intitule Anthropocène, Capitalocène, Plantationocène, Chthulucène. Faire des parents.

« A l’heure actuelle, la Terre est pleine de réfugiés, humain ou pas, sans refuge.

Donc, je pense que trouver un grand nouveau nom, en fait plus d’un, se justifie – comme Anthropocène, Plantationocène, et Capitalocène (un terme d’Andreas Malm et de Jason Moore avant d’être aussi le mien). J’insiste aussi sur le fait que nous avons besoin d’un nom bon pour les forces et pouvoirs sym-chthoniens des dynamismes en cours dont les peuples humains font partie. Peut-être, mais seulement peut-être et seulement sous condition d’un intense engagement, d’un travail collaboratif et de jeux avec d’autres Habitants de la Terre, l’épanouissement de riches assemblages multispécifiques incluant les personnes humaines sera possible. Passé, présent, et à venir, j’appelle tout cela le Chthulucène. Les espaces-temps réels et possibles du Chthulucène ne se réfèrent pas au monstre mysogine et raciste de l’écrivain de SF H.P. Lovecraft nommé Cthulhu (notez la différence d’orthographe), mais plutôt aux pouvoirs divers de la terre à l’échelle tentaculaire, à ses forces comme aux choses rassemblées sous les noms de Naga, Gaïa, Tangaroa (survie d’un Papa Plein-d’Eau éclaté); Terra, Haniyasu-hime, Spider Woman, Pachamama, Oya, Gorgo, Raven, A’akuluujjusi, et beaucoup d’autres. « Mon » Chthulucène, même encombré de termes Grecs, enchevêtre une myriade de temporalités et de spatialités, d’entités-en-assemblages intra-actives – incluant le plus-qu’humain, l’autre-qu’humain, l’inhumain, et l’humain-comme-humus. Même restitués dans un texte américain de langue anglaise-américaine comme celui-ci, Naga, Gaïa, Tangaroa, Méduse, Spider Woman, et tous leurs proches (kin) sont quelques-unes des plusieurs milliers de noms propres à une veine de SF que Lovecraft ne pouvait pas même imaginer – à savoir, les nappes de fabulation spéculative, le féminisme spéculatif, la science-fiction, et la factualité scientifique. Quelles histoires racontent des histoires, quels concepts pensent les concepts, voilà qui importe. Quelles figures figurent les figures, quels systèmes systématisent les systèmes – mathématiquement, visuellement et narrativement – c’est cela qui est important.

Tous ces milliers de noms sont trop grands et trop petits ; toutes les histoires sont trop grandes et trop petites. Comme Jim Clifford me l’a appris, nous avons besoin d’histoires (et de théories) qui sont juste assez grandes pour accueillir les complexités et maintenir – avides de surprises – les frontières ouvertes pour de nouvelles ou d’anciennes connections. En tant que créatures mortelles, une façon de bien vivre et de bien mourir dans le Chthulucène consiste à unir ses forces pour reconstituer les refuges, pour rendre possible un rétablissement partiel et robuste, une recomposition biologico-politico-technologico-culturelle apte à inclure le deuil des pertes irréversibles. (…) Il y a tellement de pertes déjà, et il y en aura beaucoup plus. Le renouvellement d’un épanouissement générateur ne peut pas se développer à partir des mythes d’immortalité ou de l’échec du devenir-avec les morts et ce qui s’est éteint. Il y a beaucoup de travail pour le Porte-parole des Morts d’Orson Scott Card. Et encore plus pour la création de mondes qu’Ursula LeGuin relate dans La vallée de l’éternel retour.

(…) Le Chthulucène a besoin d’au moins un slogan (bien sûr, plus d’un) ; bien que toujours prête à crier « Cyborgs pour la Survie Terrestre », « Cours vite, Mords Fort », et « Tais-toi et Entraîne-toi », je propose « Faites des parents pas des Bébés ! » (Make Kin Not Babies) Faire des parents/des proches (kin) est peut-etre la partie la plus difficile et la plus urgente. (…) Faire des parents et faire un type – comme catégorie, soin, parents sans liens de naissance, parents latéraux, et beaucoup d’autres échos encore – étire l’imagination et peut changer notre vision des choses. »

La fin de la vie, le début de la survivance

Ce morceau de Cheval Fou, un groupe psychédélique français des années 1970 reprend le discours du Chef Seattle (reproduit ci-dessous), prononcé en réponse au gouverneur Isaac M. Stevens, en 1854. Si l’authenticité du texte est souvent discutée (sa première transcription est postérieure de plus de trente ans au discours, il en existe par ailleurs plusieurs versions), il n’en reste pas moins qu’il offre un exemple particulièrement cinglant, par le portrait sans concession de « l’homme blanc » qui y est dressé, d’anthropologie symétrique. Par ailleurs, ce discours revêt des accents prophétiques si on le considère dans un contexte bien contemporain où voisinent des expressions telles qu’anthropocène, sixième extinction ou effondrement.

« Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus. »

Ce texte montre, si besoin était, que l’anthropocène n’est ni une révélation, ni un évènement récent ; que son appréhension, à défaut de sa définition, est ancienne et que rien n’a été fait. Cette prophétie rappelle aussi que quantité de peuples ont connu (et connaissent encore et toujours) cette fin du (d’un ?) monde qui fait tant frémir l’homme blanc occidental. Et cette folie autodestructrice que le Chef Seattle souligne à plusieurs reprises trouverait sa cause principale dans cette illusion de séparation que l’Occident a  construite entre les humains et les autres qu’humains. Alors que « tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. »

« Comment pouvez-vous acheter ou vendre le ciel, la chaleur de la terre ?

L’idée nous paraît étrange. Si nous ne possédons pas la fraîcheur de l’air et le miroitement de l’eau, comment est-ce que vous pouvez les acheter ?

Chaque parcelle de cette terre est sacrée pour mon peuple.

Chaque aiguille de pin luisante, chaque rive sableuse, chaque lambeau de brume dans les bois sombres, chaque clairière et chaque bourdonnement d’insecte sont sacrés dans le souvenir et l’expérience de mon peuple.

La sève qui coule dans les arbres transporte les souvenirs de l’homme rouge.

Les morts des hommes blancs oublient le pays de leur naissance lorsqu’ils vont se promener parmi les étoiles. Nos morts n’oublient jamais cette terre magnifique, car elle est la mère de l’homme rouge. Nous sommes une partie de la terre, et elle fait partie de nous. Les fleurs parfumées sont nos sœurs ; le cerf, le cheval, le grand aigle, ce sont nos frères. Les crêtes rocheuses, les sucs dans les prés, la chaleur du poney, et l’homme, tous appartiennent à la même famille.

Aussi lorsque le Grand Chef à Washington envoie dire qu’il veut acheter notre terre, demande-t-il beaucoup de nous. Le Grand chef envoie dire qu’il nous réservera un endroit de façon que nous puissions vivre confortablement entre nous. Il sera notre père et nous serons ses enfants. Nous considérons donc, votre offre d’acheter notre terre. Mais ce ne sera pas facile. Car cette terre nous est sacrée.

Cette eau scintillante qui coule dans les ruisseaux et les rivières n’est pas seulement de l’eau mais le sang de nos ancêtres. Si nous vous vendons de la terre, vous devez vous rappeler qu’elle est sacrée et que chaque reflet spectral dans l’eau claire des lacs parle d’événements et de souvenirs de la vie de mon peuple. Le murmure de l’eau est la voix du père de mon père.

Les rivières sont nos frères, elles étanchent notre soif. Les rivières portent nos canoës, et nourrissent nos enfants. Si nous vous vendons notre terre, vous devez désormais vous rappeler, et l’enseigner à vos enfants, que les rivières sont nos frères et les vôtres, et vous devez désormais montrer pour les rivières la tendresse que vous montreriez pour un frère. Nous savons que l’homme blanc ne comprend pas nos mœurs. Une parcelle de terre ressemble pour lui à la suivante, car c’est un étranger qui arrive dans la nuit et prend à la terre ce dont il a besoin. La terre n’est pas son frère, mais son ennemi, et lorsqu’il l’a conquise, il va plus loin. Il abandonne la tombe de ses aïeux, et cela ne le tracasse pas. Il enlève la terre à ses enfants et cela ne le tracasse pas. La tombe de ses aïeux et le patrimoine de ses enfants tombent dans l’oubli. Il traite sa mère, la terre, et son frère, le ciel, comme des choses à acheter, piller, vendre comme les moutons ou les perles brillantes. Son appétit dévorera la terre et ne laissera derrière lui qu’un désert.

Il n’y a pas d’endroit paisible dans les villes de l’homme blanc. Pas d’endroit pour entendre les feuilles se dérouler au printemps, ou le froissement des ailes d’un insecte. Mais peut-être est-ce parce que je suis un sauvage et ne comprends pas. Le vacarme semble seulement insulter les oreilles. Et quel intérêt y a-t-il à vivre si l’homme ne peut entendre le cri solitaire de l’engoulevent ou les palabres des grenouilles autour d’un étang la nuit ? Je suis un homme rouge et ne comprends pas. L’Indien préfère le son doux du vent s’élançant au-dessus de la face d’un étang, et l’odeur du vent lui-même, lavé par la pluie de midi, ou parfumé par le pin pignon.

L’air est précieux à l’homme rouge, car toutes choses partagent le même souffle.

La bête, l’arbre, l’homme. Ils partagent tous le même souffle.

L’homme blanc ne semble pas remarquer l’air qu’il respire. Comme un homme qui met plusieurs jours à expirer, il est insensible à la puanteur. Mais si nous vous vendons notre terre, vous devez vous rappeler que l’air nous est précieux, que l’air partage son esprit avec tout ce qu’il fait vivre. Le vent qui a donné à notre grand-père son premier souffle a aussi reçu son dernier soupir. Et si nous vous vendons notre terre, vous devez la garder à part et la tenir pour sacrée, comme un endroit où même l’homme blanc peut aller goûter le vent adouci par les fleurs des prés. Nous considérerons donc votre offre d’acheter notre terre. Mais si nous décidons de l’accepter, j’y mettrai une condition : l’homme blanc devra traiter les bêtes de cette terre comme ses frères.

Je suis un sauvage et je ne connais pas d’autre façon de vivre.

J’ai vu un millier de bisons pourrissant sur la prairie, abandonnés par l’homme blanc qui les avait abattus d’un train qui passait. Je suis un sauvage et ne comprends pas comment le cheval de fer fumant peut être plus important que le bison que nous ne tuons que pour subsister.

Qu’est-ce que l’homme sans les bêtes ?. Si toutes les bêtes disparaissaient, l’homme mourrait d’une grande solitude de l’esprit. Car ce qui arrive aux bêtes, arrive bientôt à l’homme. Toutes choses se tiennent.

Vous devez apprendre à vos enfants que le sol qu’ils foulent est fait des cendres de nos aïeux. Pour qu’ils respectent la terre, dites à vos enfants qu’elle est enrichie par les vies de notre race. Enseignez à vos enfants ce que nous avons enseigné aux nôtres, que la terre est notre mère. Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre. Si les hommes crachent sur le sol, ils crachent sur eux-mêmes.

Nous savons au moins ceci : la terre n’appartient pas à l’homme ; l’homme appartient à la terre. Cela, nous le savons. Toutes choses se tiennent comme le sang qui unit une même famille. Toutes choses se tiennent.

Tout ce qui arrive à la terre, arrive aux fils de la terre.

Ce n’est pas l’homme qui a tissé la trame de la vie : il en est seulement un fil. Tout ce qu’il fait à la trame, il le fait à lui-même.

Même l’homme blanc, dont le dieu se promène et parle avec lui comme deux amis ensemble, ne peut être dispensé de la destinée commune. Après tout, nous sommes peut-être frères. Nous verrons bien. Il y a une chose que nous savons, et que l’homme blanc découvrira peut-être un jour, c’est que notre dieu est le même dieu. Il se peut que vous pensiez maintenant le posséder comme vous voulez posséder notre terre, mais vous ne pouvez pas. Il est le dieu de l’homme, et sa pitié est égale pour l’homme rouge et le blanc. Cette terre lui est précieuse, et nuire à la terre, c’est accabler de mépris son créateur. Les Blancs aussi disparaîtront ; peut-être plus tôt que toutes les autres tribus. Contaminez votre lit, et vous suffoquerez une nuit dans vos propres détritus.

Mais en mourant vous brillerez avec éclat, ardents de la force du dieu qui vous a amenés jusqu’à cette terre et qui pour quelque dessein particulier vous a fait dominer cette terre et l’homme rouge. Cette destinée est un mystère pour nous, car nous ne comprenons pas lorsque les bisons sont tous massacrés, les chevaux sauvages domptés, les coins secrets de la forêt chargés du fumet de beaucoup d’hommes, et la vue des collines en pleines fleurs ternie par des fils qui parlent.

Où est le hallier ? Disparu. Où est l’aigle ? Disparu.

La fin de la vie, le début de la survivance. »

Que se passe-t-il sur terre ?

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Joan Fontcuberta, Plaisanterie posthume ou S.O.S. désespéré ? Un message dans une bouteille de vodka erre dans le cosmos, 1968.

Plus sur le projet Sputnik ici.

Le comment de la vie et la multitude instrumentale

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Une des 97 costumes grotesques Nicolas II de Larmessin, vers 1700

Le souci de diversité n’affecte pas seulement les êtres vivants et ce qui leur est lié, mais aussi leurs formes, leurs allures et leurs manières d’être, c’est-à-dire leur style. Forte de cette conviction, Marielle Macé a écrit un essai dévoué à la construction d’une « stylistique de l’existence » : Style. Critique de nos formes de vie (Gallimard, 2016). Considérant que cette « stylistique de l’existence n’est pas une esthétisation du vivre », M. Macé envisage plutôt qu’elle prend en charge le « comment de la vie » : cette stylistique de l’existence « dit que toute vie s’engage dans des formes, toutes sortes de formes, que l’on ne peut préjuger de leur sens, et qu’il faut donc s’y rendre vraiment attentif, sans savoir d’emblée ce qui s’y joue ni ce qu’elles voudront dire ». Cette attention pour le « comment de la vie » la pousse à investiguer auprès du cinéma documentaire, du dernier Pasolini, de la poésie de Francis Ponge, de l’anthropologie de Marcel Mauss, des « styles animaux » de Jean-Christophe Bailly et Jacob von Uexküll, j’en passe et pas des moindres.

Cette réflexion sur le style, qui transcende son usage récupéré par la mode et le marketing, est émaillée de passages renversants, j’exagère à peine, où l’attention de M. Macé pour la forme et le comment se matérialise dans des propositions de textes qu’on pourrait presque lire comme de la poésie. Ainsi par exemple des deux extraits qui suivent, le premier consacré au style comme « vie impropre des singularités » (p. 24) et le second au « bouillonnement organologique » (pp. 113-114).

« Voir le style, c’est toujours donc reconnaître dans une configuration singulière (mais non pas personnelle) une forme qui vaut la peine – qui vaut la peine que l’on s’y tienne, que l’on s’y intéresse, mais aussi bien qu’on l’accuse. Voir un style, voir en style, c’est dire : j’ai été frappé, touché, j’ai été « point » par cette prise de forme qui est un saut hors de l’indifférence. Ce n’est pas forcément une forme à laquelle je tiens, c’en peut même être précisément une dont je ne veux pas et que je veux combattre, mais c’est une forme que je conçois comme un possible de l’existence, une pensée, une puissance : oui, la vie peut aussi être « comme ça », elle peut s’égaler à cette figure, qui engage une idée généralisable du vivre. Et c’est parce que cette singularité s’offre à cette généralisation (à cette expropriation) qu’on peut l’appeler « style ». Style est la vie impropre des singularités. »

« L’émotion assez particulière que l’on peut, plus généralement, éprouver devant la foule ingénieuse des instruments de musique et des vies qui vont avec est un ultime exemple de cette anthropologie modale qui court dans la modernité ; car les « façons de sonner », comme disait Ponge, sont en nombre exorbitant, chacune est un mode du son et une forme d’existence technique, et la question de la quantité ici (comme dans les techniques du corps relevées par un Mauss guidé par le « sens vif de la quantité de faits ») n’est pas secondaire. On dénombre dans l’histoire plus de 12000 instruments ; timbres, modes d’attaque, registres, variations d’intensité, ressources sonores : l’univers organologique est parcouru d’une infinité de différences (« la variété immaîtrisable, le nombre sidérant des instruments font partie de l’essence de l’instrument »; car l’instrument ne vient pas modaliser une fonction, infléchir un son précédent : il l’institue – « d’une certaine façon, rien ne précède l’instrument de musique. Il n’est pas second, mais premier. Là réside sa radicale singularité dans l’ensemble des objets techniques »1 (Bernard , car il crée un type de gestualité et de sonorité qui auparavant n’était pas, et dont personne n’avait à vrai dire besoin). L’instrument n’est pas précédé par un projet, mais par un désir, et il fait de ce désir surgir une possibilité gestuelle et sonore : pas une variante, mais une variance, et décidément une idée. La multitude instrumentale est un cas éclatant de création de valeurs formelles et de normes – ces idées étant autant d’allures de la vie, dont aucune ne périme l’ancienne : « (I)nventer un nouveau son, n’est pas résoudre un problème, mais accroître le royaume du sensible sonore, enrichir le monde non seulement d’un objet nouveau (l’instrument) mais d’une couche nouvelle de sensations possibles. »2 Ce pluriel instrumental, ce « bouillonnement organologique » comme le dit Bernard Stiegler, entretient « un rapport privilégié avec la puissance, mais aussi les bizarreries de l’imagination humaine »3.

C’est pour cela qu’il est en tant que tel, à protéger. »

Les citations 1,2 et 3 sont issues de Bernard Sève, L’instrument de musique. Une étude philosophique. Paris, Seuil, 2013.

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De l’art des chasseurs-cueilleurs comme art d’un présent sans futur

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Panneau des lions, Grotte Chauvet, Ardèche, vers 36000 ans avant le présent.

Parmi les notions cruciales que l’anthropocène introduit dans nos imaginaires et nos représentations figure le rapport au temps. En effet, l’anthropocène, avec ses spécificités, semble introduire ce que Vireiros de Castro appelle la « fin de l’épocalité » (dans cet indispensable essai : « L’arrêt du monde » de Déborah Danowski & Eduardo Viveiros de Castro dans « De l’univers clos au monde infini. Textes réunis et présentés par Emilie Hache », Editions Dehors, 2014). Si l’anthropocène a commencé avec et à cause de nous, il est plus que très probable qu’il s’achèvera et sera suivi par une autre époque géologique sans nous.

Comme l’écrivait déjà Günther Anders en 1960 dans son essai lié aux risques nucléaires « Le temps de la fin » : « L’absence de futur a déjà commencé. »

Ce pressentiment de l’absence d’un futur pour nous, et de l’imprévisibilité totale du futur proche, explique l’essor de la thématique de la fin du monde, dans le cinéma ou la littérature. Cette thématique de la fin du monde est intéressante à plus d’un titre, mais est probablement peu efficace dans la constitution d’un nouvel imaginaire et de nouveaux agirs esthétiques qui contribueraient à un anthropocène moins redoutable. Dès lors, la grande question pourrait être la suivante : « Comment créer, comment inventer des histoires, des nouvelles pratiques rituelles dans un monde sans futur ? »

Dans le même article de Vireiros de Castro , mon attention a été attirée par une phrase qui me semble porter en germe un début de réponse : « La fin du monde retroprojette un commencement du monde ; du même coup, le destin futur de l’humanité nous transporte vers sa genèse. »

Peut-être faudrait-il ainsi réhabiliter l’art des chasseur-cueilleurs comme art de notre présent sans futur. Un art de nomades, ouvert, propice à la narration par et pour chacun, à la fabulation même. Un art sacré enfin qui rejouerait la relation de l’homme avec la nature, avec les éléments, avec la mort. A propos de ce retour à l’archaïque, cette citation d’Agamben pourrait faire office de manifeste :

« Les historiens de l’art et de la littérature savent qu’il y a entre l’archaïque et le moderne un rendez-vous secret, non seulement parce que les formes les plus archaïques semblent exercer sur le présent une fascination particulière, mais surtout parce que la clé du moderne est cachée dans l’immémorial et le préhistorique. C’est ainsi que le monde antique se retourne, à la fin, pour se retrouver, vers ses débuts ; l’avant-garde, qui s’est égarée dans le temps, recherche le primitif et l’archaïque. C’est en ce sens que l’on peut dire que la voie d’accès au présent a nécessairement la forme d’une archéologie. » (Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain ?, Paris, 2008)

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Andy Goldsworthy, Stalactites, un bout trempé dans la neige puis l’eau et maintenus jusqu’à ce qu’ils gèlent ensemble, 1987, Scaur Water, Angleterre

Comme exemple de cet art de chasseurs cueilleurs, qui serait en même temps un art d’archéologues, et parmi bien d’autres exemples relevant aussi bien du verbe, du son que de la manipulation de matière,  on pourrait citer les installations naturelles et éphémères d’Andy Goldsworthy.

Et on évoquera enfin la marche, comme démarche artistique et comme obligation ontologique, qui autorise l’exploration d’autres usages du monde, d’autres rapports à l’espace et au temps, d’autres modalités de déplacement. La marche comme résistance à l’accélération qui est un des moteurs de l’anthropocène. La marche comme processus de pensée, comme joie incarnée, comme intensité du corps, avec les yeux guettant les traces au sol et l’inconnu à l’horizon. Un exemple ci-dessous avec les marches de Richard Long, qui matérialise son passage par le dépôt de roches, comme en écho modeste au mégalithisme de nos ancêtres préhistoriques. Et qui dans cette démarche discrète et solitaire précise, et je le cite : « J’ai le souci de respecter l’espace. Je prends conscience de la présence d’autres voyageurs passés avant moi, je vois d’autres cercles, j’utilise parfois leurs feux. Je veux que mes œuvres restent anonymes et non datées. Je suis l’héritier de ceux, animaux et humains, qui sont passés par là. »

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Richard Long, A line in Ireland, 1974

Racontez des histoires. Chantez encore.

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Extrait des Chroniques altermondialistes. Tisser la toile du soulèvement global de Starhawk (Cambourakis, 2016, pp. 47-51)

« Afin que cela existe : instructions pour une initiation, Seattle 1999.

Mercredi 1er décembre : deuxième jour de l’action OMC

Cela commence avant que vous ne quittiez la maison avant l’aube, dans l’obscurité. Ôtez tous vos bijoux, tout ce que vous n’avez vraiment pas envie de perdre. Laissez derrière vous tout ce qui permettrait de vous identifier, oubliez votre nom. Prenez seulement ce qui vous aidera ou vous sera utile : ayez les poches pleines de pommes, de sandwichs, de chocolat, des ciseaux à ongles pour les menottes en plastique, un foulard imprégné de vinaigre contre le gaz lacrymogène.

Longez les rues sombres jusqu’au lieu de rendez-vous. Brandissant les bannières qui ne vous ont pas encore été confisquées, commencez à marcher. Battez des tambours. Ils vous ont interdit de vous rassembler — votre défi est de leur désobéir.
Allez aussi loin que possible avant que la police ne vous arrête. Votre défi maintenant est de marcher sans armes vers des lignes massives d’hommes connus pour leur violence, de faire face aux armes, aux bâtons, aux gaz lacrymogènes avec rien d’autre que votre corps et le pouvoir de votre esprit.
Asseyez-vous. Tenez bon. Tenez-vous les unes aux autres tandis que la violence commence autour de vous, protégez-vous les unes les autres du mieux que vous le pouvez. Parlez aux policiers, continuez à leur parler alors que les bâtons frappent autour de vous, alors que vos amies sont traînées, jetées à terre, battures la figure écrasée contre le sol.
Gardez l’esprit fixé sur la signification de ce que vous faites tandis que vos mains sont menottées derrière votre dos. Votre défi maintenant va être de vous souvenir, à chaque étape de ce qui vous arrive, que vous avez le choix : dire oui ou résister. Choisissez vos batailles avec soin — il y en aura beaucoup et vous ne pouvez les mener toutes. Pourtant, chaque exemple de résistance ralentit le système, contrecarre son fonctionnement, diminue son pouvoir.
Prenez soin les unes des autres. Si vous vous êtes libérée de vos menottes, utilisez vos ciseaux pour libérer vos amies. Partagez la nourriture et l’eau que vous avez avant qu’on vous les confisque. Accueillez les nouvelles venues avec des chansons, chantez votre résistance : « Nous voulons nos avocat-e-s, et tout de suite / Ils et elles sont là, derrière la porte / Nous voulons nos avocat-e-s, et tout de suite / Ou alors nous allons continuer à chanter ! » Si, se puede ! » Ou, c’est possible, cela peut être fait. »
S’ils tentent de venir chercher l’une d’entre vous, placez votre corps sur le sien. Empilez vous sur elle. Aucune importance s’ils vous tirent par les cheveux, s’ils vous menacent de plus de violence. Chaque fois que vous agissez, vous devenez plus forte.
Finalement, le moment viendra où vous franchirez la deuxième porte de cette initiation. A chacune des portes, une nouvelle couche de votre Soi ancien est arrachée. Maintenant, ils prennent votre veste ou votre manteau, votre sac, votre nourriture, tout ce qu’il y a dans vos poches, vos lacets. Quoi qu’ils fassent pour vous intimider, ne donnez pas votre nom.
Votre défi est de marcher fièrement, enchaînée, les poignets et les chevilles menottées, une chaîne autour de la taille.
Vous attendrez pendant très longtemps. Ils ne cesseront de vous dire que ce que vous voulez se trouve précisément là où ils veulent que vous alliez. Ne leur faites pas confiance. Armez-vous de patience — vous allez en avoir besoin. Acceptez la faim. Restez assise dans une cage avec vos sœurs — continuez à échanger vos récits, à chanter vos chansons. Maintenez l’épuisement à distance. Faites ce que vous pouvez pour soulager la femme au nez cassé et aux dents branlantes qu’un flic en civil a attaquée par-derrière alors qu’elle était devant un café. Saluez comme des sœurs la femme qui a été arrêtée parce qu’elle se battait avec sa mère ou celle qui a été rattrapée au tournant pour un vieux délit. Dans une cage, la porte fermée crée la seule distinction qui compte. Nous sommes toutes du même côté.
Inanna descend dans le monde souterrain. Maintenant ils vont vous arracher les dernières couches de votre individualité. Ils prennent vos vêtements, vous distribuent à toutes des pantalons et des chemises bleues identiques, des sandales blanches en plastique, des sous-vêtements de la même taille pour toutes, et le même nom : Jeanne OMC. Votre défi, enfermée dans une petite boîte de béton, est de rire, de lancer un défilé de mode. Et lorsqu’ils vous emmèneront et vous enfermeront seule ou à deux dans une minuscule cellule de béton étouffante, votre défi est de ne pas désespérer et de ne pas rompre le contact.
Prenez le soin de respirer. Souvenez-vous que chaque molécule d’oxygène qui trouve son chemin à travers ces murs de béton est un cadeau des ancêtres. Ils et elles sont avec nous. Fermez les yeux et vous les verrez s’amasser en rivières qui croissent et enflent, faisant irruption à travers le béton, brisant les murs.
Le matin apporte un petit soulagement. Dans la pièce de jour, vous renouez contact avec vos sœurs. On vous offrira du porridge visqueux, du pain sec, de l’eau teintée de café – la première nourriture que vous aurez reçue depuis vingt-quatre heures et bien que ce soit à peu près immangeable, avalez-la.
Vous passez la journée enfermée avec cinquante femmes dans une autre salle en béton dénuée d’aération, attendant l’inculpation. Votre défi, maintenant, est de chevaucher les vagues d’énergie qui parcourent cette salle étouffante. Un chant murmuré devient une danse, devient un cercle, devient un cône de pouvoir. Une rencontre devient un cercle, devient un chant. Un chant est interrompu par une menace des gardiens et devient une rencontre. Vous exigez de voir vos avocat-e-s en groupe. Le gardien dit que c’est impossible, que ça n’a jamais été fait, que ça ne peut pas se faire. Votre défi est de ne pas le croire.  » Si, se puede ! »
Vagues de joie, vagues de désespoir. C’est pour cela que vous avez appris la magie, pour chevaucher ces courants, pour nourrir l’esprit, pour faire venir nos allié-e-s maintenant. Les heures passent. Racontez des histoires. Chantez encore. Ne prolongez pas vos rencontres jusqu’à l’épuisement – jouez, dansez. Chaque fois que vous vous sentez sombrer, une nouvelle arrivera qui vous fera remonter à la surface. Il y a des manifestations à Londres, à Cuba. Le syndicat des dockers a bloqué la côte Ouest. Des manifestant-e-s font le siège des prisons.
Vous êtes le véhicule d’un esprit plus vaste, qui monte et monte. Quelque chose de nouveau est en train de naître ici, quelque chose qui ne s’apaisera pas, qui ne se dissipera pas après la fin du week-end. Votre défi est d’être une accoucheuse. A la fin de la journée, enfermée jusqu’au terme des manifestations au-dehors, dansez la danse spirale. elle se lève, elle se lève, la Terre se lève ; elle change, elle change, la marée change.
Pendant les jours qui viennent, votre défi sera de tenir. Continuez à parler, à chérir les amitiés que vous nouerez, la toile qui est tissée ici. Chérir la lumière qui pénètre dans une cage ; ici tous les rouages du pouvoir sont parfaitement apparents. Il n’y a plus de déguisement, le système ne prétend plus servir vos intérêts. Et lorsque vous sortirez de prison, vous verrez la prison là où elle se dissimule dans les galeries commerçantes, l’école ou le programme de télévision. Vous saurez qu’à tout moment vous avez vraiment le choix : dire oui, résister, créer quelque chose de nouveau.
La nuit, dans le monde souterrain, gisant dans cette cellule étouffante, brûlante de fièvre, continuez à respirer. Utilisez votre magie. Souvenez-vous de votre pouvoir, faites appel aux éléments qui existent dans votre corps même si cet endroit est conçu pour les neutraliser. Votre compagne de cellule masse vos pieds, vous rafraîchit avec un linge humide. L’air est pesant, mais le feu en vous avive un feu plus profond. Fermez les yeux. Un lac de lumière brûlante monte, fait céder le béton. Des toiles se tissent, l’herbe disloque le ciment. Des structures qui semblaient invincibles s’écroulent.  » Si, se puede ! »
Initiation. Non pas un accomplissement mais un commencement. »

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